Au rythme et au son du Beau
Danube Bleu, les couples virevoltent, s’étourdissent et s’enivrent de leurs
tourbillons gracieux que les travellings circulaires de la caméra amplifient
encore de manière vertigineuse. Débordants de vitalité, les corps envahissent
le cadre avec cette faculté d’illustrer, dans un mélange de vie et d’euphorie, la
grâce et la légèreté. Les robes se bouffent et se frôlent, les queues-de-pie et
les hauts-de-forme tournoient avec élégance, les tailles cambrées, toujours en
équilibre, glissent vers l’avant, sans jamais pouvoir s’arrêter. Tous ces
couples ont un air de famille, quels que soient leurs costumes ou leurs toilettes.
Les images ainsi créées savent revêtir toute l’ampleur désirée, avec ce sens de
l’espace dont le réalisateur avait déjà fait preuve dans Thunderbolt and
Lightfoot (1976) et The Deer Hunter (1978) lorsqu’il s’agissait de
filmer des personnages en les intégrant dans un décor majestueux, qu’il soit
naturel ou urbain. Ici, sur cette esplanade de l’Université Harvard à Cambridge
(Massachussetts), les diplômés de la promotion 1870 fêtent leur réussite dans
les rotations étourdissantes d’une valse, autour du grand arbre central du
prestigieux établissement. Dans Heaven’s Gate (1980), la mise en scène
du réalisateur ne se contente pas de rassembler des foules devant la caméra,
d’en tirer une impressionnante chorégraphie, mais donne aussi à voir une
manière de faire frémir l’espace, de galvaniser une jeunesse en représentation,
à laquelle le monde ouvre les bras. Qu’est cette valse viennoise, sinon la
représentation du sentiment d’appartenance d’une classe sociale privilégiée qui
se sait destinée à prendre en main l’avenir, forcément épanoui, d’un pays tout
juste sorti des horreurs de la guerre civile ? Sûrs de leur pouvoir et de leur
rayonnement, ces hommes à l’éthos aristocratique immuable - Harvard ne s’ouvrira
aux femmes qu’en 1879 - veulent forger dans le mouvement leur propre destin. Michael
Cimino fait de la musique et de la danse, comme dans le bal des citoyens
d’origine russe de Clairton qui ouvre The Deer Hunter, un facteur d’intégration
d’un collectif inévitablement endogame. Le plus viscontien et le plus fordien
des réalisateurs américains sait que l’identité culturelle et sociale d’un
individu est consubstantielle à celle de sa communauté et réciproquement. Mais,
en dépit de cette allégresse teintée d’insouciance, Michael Cimino se
questionne déjà sur la pertinence de toutes ces certitudes. Dans la séquence
précédente, le tout jeune diplômé William Irvine (John Hurt) n’a-t-il pas
dit : « Nous renonçons à toute velléité de changement, en conséquence nous
estimons que l’ensemble s’agence assez bien ». Ainsi, si les couples dansent en
cercles concentriques en une forme de rituel ample et solennel, ils matérialisent
aussi un monde replié sur ses convictions, tournant sur lui-même, véritable «
métaphore d’une situation fermée, oppressante, sans espoir, suffocante, car
sans ouverture vers l’extérieur »[1].
Seul un danseur, James Averill (Kris Kristofferson au centre du photogramme), tentera de rompre la
malédiction de cette géométrie ivre d’elle-même.
mercredi 22 mai 2024
La valse chez Michael Cimino
lundi 29 avril 2024
La subversion des codes chez Mel Brooks
Un cinéaste comme Mel
Brooks, réalisant la même année, 1974, Blazing Saddles et Young
Frankenstein, mérite sans barguigner tout notre respect. Dans Blazzing
Saddles, il éparpille par petits bouts façon puzzle, dynamite, disperse,
ventile[1], avec un délice aussi savoureux
qu’assumé, et, faut-il le préciser, résolument irrévérencieux, tous les
commandements des Tables de la Loi westernienne. Pourtant, pour un spectateur qui
serait familier des films de John Ford ou de Budd Boetticher, même distrait, les
codes propres à ce genre cinématographique sont bien là : jugez plutôt. Apprenant
par hasard qu’une voie ferrée allait contourner une zone de sables mouvants
pour traverser la ville frontière de Rock Ridge, le procureur général de ladite
bourgade, Hedley Lamarr (Harvey Korman, à gauche du photogramme), décide de
tout faire pour en chasser les habitants afin de racheter les terres à bas prix
dans le but de devenir l’unique propriétaire de la région. L’arrivée prochaine du
train doit lui permettre de faire de juteux profits. Son homme de main Taggart
(Slim Pickens, à droite) est chargé des
basses besognes pour faire comprendre aux habitants que son patron va leur
faire une proposition qu’ils ne pourront pas refuser. Dans le western, la construction
de la voie ferrée en tant que vecteur constitutif de la conquête de l’Ouest est un thème récurrent : elle peut
renvoyer ici, entre autres, à The Iron Horse (John Ford, 1924) ou Once
Upon a Time in the West
(Sergio Leone, 1968). De leur côté, le spéculateur véreux et son inévitable homme
de main – le premier, forcément fourbe, occupant souvent une place de notable, immédiatement
repérable au soin qu’il apporte à sa tenue vestimentaire, et le second plus ou
moins obséquieux mais nettement plus béotien – rappellent Devil’s Doorway
(Anthony Mann, 1950) ou Chisum
(Andrew V. McLaglen, 1970). Mais la ressemblance s’arrête là. Dans l’anti-western
de Mel Brooks, la subversion des codes est la norme et leur dynamitage, la règle.
Sur le photogramme, les deux
hommes sont dans le bureau du procureur général, penchés sur une carte indiquant le trajet que
va emprunter cette fameuse voie ferrée. Au mur est accroché un tableau qui
matérialise toute la démarche iconoclaste de Mel Brooks. La célébration d’un
mariage y est représentée, mais vue de l’arrière, tout à fait
révélatrice de cette volonté de dévoiler ce que l’on ne montre pas traditionnellement
dans le western[2].
Habituellement, pour analyser Mel Brooks, les exégètes évoquent pêle-mêle
l’influence des Marx Brothers, de Woody Allen ou de Jerry Lewis. À ce stade, on
peut aussi ajouter celle de Mack Sennett, des Three Stooges ou de Laurel et Hardy,
et pourquoi pas de Lenny Bruce. Mais si les maux de tête apparaissent aussi
soudainement qu’une fièvre jaune et si vous voulez vraiment aller au bout des
choses, sachez que, pour votre serviteur, l’influence de Tex Avery, dont l’univers
cartoonesque croise sans cesse la mise en scène de Mel Brooks, dépasse toutes
les autres. À travers Lamarr et Taggart, personnages plus bêtes que méchants, le
réalisateur, comme notre Tex préféré, donne à voir la même obsession de la
parodie, la même accumulation de gags, souvent visuels et répétitifs, les mêmes
apartés laconiques adressés au spectateur comme si l’écran n’existait pas, les mêmes
anachronismes et, surtout, cette opiniâtreté toujours renouvelée à pulvériser
les limites de la bienséance, voire du bon goût.
Commençons par Taggart, joué
en mode rustique par un délicieux Slim Pickens. Pour comprendre le parfait
contre-emploi que son rôle implique, il faut savoir qu’il s’agit d’un acteur chevronné,
indissociable du western auquel il a imposé son air revêche immédiatement reconnaissable,
sa silhouette légèrement ventrue, à la démarche sautillante, les jambes arquées,
comme s’il était toujours à cheval[3], son timbre de voix tonitruant
et enroué. Au moment du tournage de Blazing Saddles, il a déjà
cinquante-huit films à son palmarès, dont de très nombreux westerns et
plusieurs chefs d’œuvres comme One-Eyed Jacks (Marlon Brando, 1961), Major
Dundee (Sam Peckinpah, 1965) ou Will Penny (Tom Gries, 1967). Très
lié à Sam Peckinpah justement, celui-ci lui a déjà donné, l’année précédente, son
plus beau rôle dans l’élégiaque et tragique Pat Garrett and Billy the Kid
(1973) : son agonie au bord d’une rivière, face à l’immensité du désert du
Nouveau-Mexique, faiblement éclairé par la blancheur déclinante du soleil, est
un moment empreint d’un lyrisme amer encore présent dans toutes nos rétines. Qu’il
soit un soldat sudiste (Rocky Mountain, William Keighley, 1950) ou un conducteur
de diligence (Stagecoach, Gordon Douglas, 1966), il est l’une des
nombreuses images incarnant l’Ouest américain. Par ailleurs, il avait déjà
montré toute l’étendue de son talent dans un registre nettement plus ironique –
et qui préfigure Taggart - dans Dr. Strangelove or: How I Learned to Stop
Worrying and Love the Bomb (Stanley Kubrick, 1964), où, dans un final
grinçant, son Major T. J. « King » Kong chevauchait une bombe atomique sur le
point de déclencher l’apocalypse nucléaire. Chez Brooks, il renverse toutes les
apparences, fait tomber le décor, brise les ressorts d’un univers dont on croit
maîtriser les codes. Avec son stetson posé sur un bandage en forme de bandana
recouvrant son occiput, résultat d’un coup de pelle reçu traîtreusement par
derrière, ses gants, ses brassards en cuir recouvrant les avant-bras, son gilet
noir toujours immaculé, ses gesticulations, le doigt levé, destinées à attirer
l’attention de son patron, il ne donne jamais l’impression d’être plongé dans
des abîmes de réflexion philosophique, et encore moins de méditation
transcendantale tendance Éric Rohmer, mais déploie une énergie désopilante à être,
vis-à-vis de son patron, le plus courtisanesque possible. Dans cette entreprise
de désacralisation, avec son visage ahuri, Taggart penche plus du côté du très texaverien[4] ours anthropomorphe Junior,
d’une impéritie congénitale, que du côté, au hasard, de l’homme de main de
Dutch Henry Brown (Stephen McNally), le bilieux «
Waco » Johnny Dean (Dan Duryea) dans Winchester ‘73 (Anthony Mann,
1950).
Ce patron, le procureur
général Hedley Lamarr, est donc ce spéculateur ressemblant, quant à lui, à un
croisement entre Daffy Duck et Egghead. C’est plutôt embarrassant pour lui,
puisque ces deux autres olibrius, une fois encore nés de l’imagination
débordante de Tex Avery, forment un mélange détonnant de névrose, d’égocentrisme
et d’imbécillité. Il est donc impossible, là aussi, de le confondre, en dépit
des mêmes fonctions, avec les tout aussi scélérats mais néanmoins bien plus sérieux Rufus
Ryker (Emile Meyer dans Shane, George Stevens, 1953) ou Coy LaHood (Richard
A. Dysart dans Pale Rider, Clint
Eastwood, 1985). Hedley incarne ici une variante exotique et légèrement
libidineuse, destinée, dans l’esprit de ce facétieux Mel Brooks, à enrichir de
manière originale cette longue lignée de malfrats que nous adorons détester.
Ils ont tous, certes, le même amour de la terre – surtout celle des autres – et
le même penchant retors pour embaucher des tueurs capables des pires besognes,
mais Hedley se différencie des autres par un tel degré de jobardise qu’il
réduit immanquablement son potentiel d’intimidation à néant. Pourtant, il
cherche manifestement à donner de lui l’image la plus raffinée possible. Avec
sa chemise blanche à jabot, son gilet gris dont une poche laisse entrevoir une
montre à gousset, son costume de bonne facture, il se frotte déjà les mains, le
pied négligemment posé sur le siège d’un fauteuil en cuir, en pensant au bon
coup qu’il prépare. Pour arriver à ses fins, il ne trouve rien de mieux que de
faire nommer shérif Bill (Cleavon Little), un ouvrier noir de la voie ferrée,
en espérant que la supposée incapacité de celui-ci à défendre la ville va
pousser les habitants particulièrement ségrégationnistes de Rock Ridge à partir.
L’utilisation des stéréotypes racistes associés à la dégénérescence du bulbe rachidien
du procureur permet ici à Mel Brooks d’anéantir la discrimination raciale
traditionnelle du western hollywoodien, mais aussi celle qui a toujours cours aux
États-Unis en 1974. Fidèle à lui-même, le réalisateur n’a pas trouvé de
meilleur antidote pour affronter les tares humaines que de leur rire au nez.
Enfin, avec un patronyme faisant évidemment penser à celui d’Hedy Lamarr, une
actrice célèbre du Hollywood des années 1930-1940, propulsée au rang d’icône sensuelle
à la suite du succès d’Extase (Gustav Machaty, 1933) et de Lady of
the Tropics (Jack Conway, 1939)[5], Hedley est propulsé dans
un monde de quiproquos que n’aurait pas renié Screwy Squirrell, l’écureuil fou
de Tex Avery.
À une époque où le western
se renouvelle considérablement, il n’est pas courant d’évoquer le film de Mel
Brooks aux côtés des The Wild Bunch (Sam Peckinpah, 1969), McCabe
& Mrs. Miller (Robert Altman, 1971) ou The Missouri Breaks (Arthur
Penn, 1976). Pourtant, par sa parodie insolente du western classique, il est
bien un film du Nouvel Hollywood, en ce sens qu’il conteste, au même titre que ces
films, le conformisme d’un genre, et ce, d’autant plus facilement que, de Out
West (Roscoe Arbuckle, 1918) à Support your Local Sheriff (Burt
Kennedy, 1969), l’humour a souvent été associé au western. Certains argueront
qu’il s’agit ici d’œuvres plutôt mineures. Et ils n’auront pas complètement
tort. N’est pas Mel Brooks
qui veut! « That’s the law of the West! » comme le disait d’un ton traînant Droopy[6].
[1] Les amoureux des Tontons
flingueurs de Georges Lautner (1963) se reconnaîtront.
[2]
Maurice Yacowar, Method in Madness: The Comic Art of Mel Brooks, New York: St.
Martin’s Press, 1981, p. 102.
[3] Slim Pickens a, dès l’âge de quatorze ans,
pratiqué le rodéo. Pendant vingt ans, entre 1940 et 1960, il exercera cette
activité pour devenir une célébrité dans le milieu. À partir de 1950, il commence une autre carrière dans le cinéma.
[4] J’emprunte ce terme utilisé par
Robert Benayoun dans son livre Le mystère Tex Avery, Paris : Seuil, 1988.
[5] L’actrice n’a pas été en reste
puisqu’elle a poursuivi en justice Mel Brooks pour atteinte à son nom et à sa
réputation.
[6] Chien anthropomorphe texaverien,
particulièrement impassible, présent dans vingt-trois dessins animés de la MGM,
entre 1943 et 1958.
mardi 16 avril 2024
L'ombre et la lumière chez Anthony Mann
jeudi 28 mars 2024
Le pressentiment chez Francesco Rosi
L’ouverture
de Cadavres exquis (Francesco Rosi, 1975) est saisissante autant par le
lieu révélé que par l’énigme qu’elle représente. Un homme vieillissant, le
procureur Varga (Charles Vanel), après avoir déambulé quelques minutes dans les
catacombes des Capucins de Palerme, en Italie, se dirige à travers un long
couloir vers un escalier débouchant sur le monde extérieur. Dans ce dédale de
galeries dont les murs et les sols sont bordés de cadavres momifiés et de
cercueils, il est à l’abri des perturbations de la ville, face au néant, face à
la mort, pour contempler les crânes, les orbites vides, les bouches grandes
ouvertes, déformées par des cris silencieux, les corps desséchés à la peau
ridée, encore revêtus de leurs vêtements d’origine. La semi-pénombre, le
silence et la solitude lui permettent manifestement de s’émanciper des repères
habituels, d’oublier quelques courts instants son quotidien ou de méditer sur
la vanité de l’existence, sur la vision de son futur et donc de son destin. Le
regard perdu dans la contemplation muette de ces restes humains, cherchant à
mieux saisir cette palpitation secrète de la mort, il semble préoccupé par sa
propre finitude, par son memento
mori[1]. Dans cette imagerie spectrale rappelant les
peintures de Jérôme Bosch ou de Brueghel l’Ancien, et qui va probablement
inspirer l’ouverture de Nosferatu, fantôme de la nuit (Werner Herzog,
1978), Varga sait bien, particulièrement dans ce lieu de recueillement et
surtout à son âge, que la mort est la suprême mesure de l’homme.
Dans
ce plan fixe, saisissant toute la profondeur de champ de l’image, Francesco
Rosi a construit une géométrie de l’espace comme un peintre de la Renaissance
aurait pu le faire avec un tableau. Le réalisateur italien utilise la
perspective grâce à des lignes obliques convergentes qui orientent le regard du
spectateur vers un point de fuite matérialisé par le ciel, au-delà de
l’escalier, permettant de nous projeter vers l’extérieur des catacombes, comme
pour fuir cet environnement infernal. Le rejet symétrique des momies et des
cercueils sur les bords opposés du photogramme permet de former autant de
lignes parallèles dont le tracé organise un monde dans lequel l’enfermement le
dispute à une angoisse sourde et un malaise nourri par l’omniprésence de ces restes
funèbres. Enfin, au centre de l’image, dans l’axe de la composition, Varga,
situé entre le monde des morts et celui des vivants, se dirige vers la sortie
du cimetière souterrain, indifférent cette fois-ci aux têtes baissées des
momies qui semblent lui rendre un hommage par-delà la mort. Néanmoins, alors
que tout invite au déséquilibre et à la tension, la verticalité des colonnes, à
l’arrière-plan, donne l’impression que Varga a réussi à prendre de la hauteur
par rapport à sa méditation, ouvrant une brèche dans un monde jusque-là
vacillant.
Tension,
ai-je dit plus haut. En mettant en scène le questionnement quasi métaphysique que Varga
entretient autant avec lui-même qu’avec les momies, comme si celles-ci avaient
en retour quelque chose à lui murmurer, quelque chose qu’il essayerait de
saisir, Francesco Rosi tend aux Italiens un miroir cauchemardesque de leur
actualité politique. Depuis L’affaire Mattei (1972) et Lucky Luciano
(1973), nous savons que son cinéma est hanté par toutes les tensions
contemporaines qui gangrènent l’Italie des années de plomb (1969-1980). De
l’instabilité politique endémique aux
projets d’alliance entre les deux partis dominants mais ennemis, la Démocratie chrétienne et le
Parti communiste, en passant par les liens occultes de l’État italien avec la Mafia,
les multiples attentats, la corruption de certaines institutions comme la
police ou le renseignement et les affrontements entre une extrême droite
toujours attirée par les oripeaux du fascisme, face à une extrême gauche prête
à faire la révolution, tous ces rapports de force délétères nourrissent un chaos
et une paranoïa que Rosi saura traduire en images : le réalisateur italien
reste profondément convaincu que le pouvoir, quel qu’il soit, finit toujours
par être submergé par une hubris effrénée, un pouvoir d’autant plus dangereux,
dit-il tout au long de Cadavres exquis, qu’il avance masqué. Si les
momies traduisent une certaine forme d’immortalité en limitant la décomposition
des corps, le pourrissement a, en revanche, déjà bel et bien contaminé le corps
social et politique italien, pris dans un vortex dont les spirales ne cessent
de s’accélérer. Sont-ce cet écheveau d’intrigues, de violence, de cynisme et
cette connivence entre pouvoir légal et pouvoir illégal que le procureur Varga
a touchés du doigt après
avoir compris qu’« un
pouvoir d’essence réactionnaire et totalitaire ne fonctionne pas en prenant
appui sur des institutions démocratiques, mais en se servant de forces
parallèles qui peuvent se dissimuler derrière des organismes officiels tels que
la police, l’armée, les services secrets[2] » ? La suite du film le
confirmera. Ce questionnement sur les dérives du pouvoir, obsessionnel chez
Rosi, rappelle, à la même époque, les fictions mises en scène par les cinéastes
du Nouvel Hollywood comme David Miller (Executive Action, 1973), Alan J.
Pakula (The Parallax View, 1974), Francis Ford Coppola (The
Conversation, 1974) ou Sydney Pollack (Three days of the Condor,
1975) ou encore celles, en France, de Costa-Gavras (Z et État de
siège, 1968 et 1972) ou d’Yves Boisset (L’attentat et Le juge
Fayard dit « le Shériff », 1972 et 1976). Toutes
témoignent d’une menace diffuse face à des forces secrètes qui manipulent et
dévoient la démocratie.
Alors
que Varga s’éloigne, et qu’une version orchestrale de la Marche funèbre de Chopin, en son-off en sourdine, accompagne
depuis quelques minutes ses pas, tous les signes concrets de la mort sont là.
Et nous pressentons, à cet instant, qu’il n’a plus que quelques instants à
vivre.
lundi 25 mars 2024
La démocratie menacée chez Raoul Walsh
Le générique de A
lion is in the Streets (Raoul Walsh, 1953) ne s’embarrasse pas de
circonvolutions narratives. Avec ce lion assiégeant littéralement la statue
d’Abraham Lincoln, posant à plusieurs reprises ses pattes avant sur le socle du
monument, et cherchant par tous les moyens à escalader cette immense marche de
marbre, le réalisateur nous dit dès l’entame du film que la démocratie, matérialisée
par ce Président, symbole des droits civiques et émancipateur des Noirs
américains, est menacée. Par qui ? Par Hank Martin (James Cagney), un
colporteur ambulant, un trublion, un bonimenteur, un homme aussi démagogue que
sans scrupules, qui décide un beau jour, voyant l’impact que ses discours ont
sur le public, de se lancer en politique. Avec un succès certain, puisqu’aux
élections au poste de gouverneur d’un État du Sud profond (sans plus de
précision dans le scénario), il arrive, en ayant préalablement truqué les
élections avec l’aide d’un complice mafieux, ex-aequo avec à son adversaire. Fermement
décidé à prendre le pouvoir, au besoin par la contrainte, il mobilise ses
électeurs pour marcher sur le Capitole dudit État. Cela vous rappelle-t- il
quelque chose ? Et bien, vous avez raison.
Mais reprenons tout
d’abord le générique. Omniprésente dans le cinéma américain, la statue
d’Abraham Lincoln renvoie à la célébration des principes démocratiques qui
organisent la vie politique des États-Unis. En effet, sur le mur sud du temple
- que nous ne voyons pas mais qui est dans tous les esprits - est gravé le
discours que Lincoln a prononcé lors de la dédicace du cimetière de Gettysburg
le 19 novembre 1863 et dans laquelle est définie la démocratie
américaine : « Le gouvernement du peuple, par le peuple, pour le peuple
». Débutée en 1914, cette construction monumentale, située à Washington, tout
en marbre, de six mètres de haut et autant de large, à l’intérieur d’un temple
dorique, le Lincoln Memorial, sera inaugurée en 1922. Si la durée du chantier a
été aussi longue, c’est essentiellement en raison de la très mauvaise volonté
des États du Sud voyant d’un mauvais œil la commémoration d’un homme qui avait
détruit leur conception très particulière des relations humaines et sociales[1]. Au-dessus de la tête de
la statue, on entrevoit la fin de l’inscription elle aussi sculptée à même le
mur : « In this temple, as in the hearts of the people for whom he
saved the Union, the memory of Abraham Lincoln is enshrined forever[2]. Devant ce plan, et en
totale contradiction avec celui-ci, le cinéphile averti pense, bien entendu
immédiatement, au jeune sénateur Jefferson Smith (James Stewart dans Monsieur
Smith au Sénat/M. Smith goes to Washington, Frank Capra, 1939), un
homme doté de principes et de convictions démocratiques inébranlables, en train
de se recueillir devant la statue du grand homme.
Le lion est en fait
triple. Hank Martin, dans un premier temps, est le double de Huey Pierce Long, un
populiste élu gouverneur de la Louisiane en 1928, puis sénateur du même État en
1932, certes sincèrement attaché à améliorer les conditions de vie des plus
pauvres, n’hésitant pas à affronter les magnats pétroliers, mais qui finit par
être submergé par son hubris en exerçant son pouvoir de manière de plus
en plus autoritaire, notamment en créant un comité chargé de censurer la presse
qui lui était hostile. Il finit par être assassiné en 1935 par l’un des
nombreux ennemis qu’il s’était fait au cours de sa carrière politique. Dans Les
Fous du roi (All the King’s men, 1949), Robert Rossen se servira de
lui pour faire de son personnage, Willie Stark (Broderick Crawford), un politicien
dont la rhétorique incendiaire se confondait avec la volonté populaire[3]. Dans un deuxième temps, en
1953, Hank Martin fait encore davantage écho à un autre démagogue, beaucoup plus
perverti, cynique et dangereux : le sénateur Joseph McCarthy. Au moment où
sort sur les écrans A lion is in the Streets, cela fait trois ans, et
ironiquement depuis le Lincoln Day (12 février 1950)[4], qu’en nouveau Torquemada,
celui-ci exploite la peur du communisme en foulant aux pieds les libertés
individuelles et en retournant les États-Unis contre eux-mêmes. En pleine
Guerre froide, des enquêtes pour dénoncer les présumés communistes sont lancées
par la Huac[5]
ou le Sénat dans le milieu du cinéma, mais aussi au sein de l’école, de
l’Université, des syndicats ou de la presse. Dans le collimateur de Raoul Walsh
et d’un James Cagney très investi dans le projet - sans parler de son frère
William à la production - mais aussi du studio Warner, très préoccupé à cette
époque, par les questions politique et sociale, McCarthy, avec son mépris des
libertés individuelles et des droits civiques, son intolérance idéologique et
ses campagnes de diffamation a, en toute (mauvaise) conscience, vidé de sa
substance le premier amendement[6] de la Constitution des
États-Unis. Enfin, dans un troisième temps, et de manière vertigineusement
prémonitoire, Hank Martin préfigure celui qui place la déstabilisation des
institutions, la démagogie et le mensonge au pinacle : Donald Trump. Si dans
la fiction le premier est stoppé alors qu’il incite la foule à se lancer à
l’assaut du Capitole, le second, dans un réel nettement plus angoissant, va
prolonger son action, le 6 janvier 2021, en faisant entrer ses partisans
dans un autre Capitole, celui de Washington, pour invalider le processus
électoral destiné à officialiser la victoire de son adversaire démocrate, Joe
Biden.
Ce coup d’État avorté a
bien confirmé que la dérive autoritaire a toujours été présente dans l’histoire
des États-Unis. Que l’on s’appelle Huey Long, Joseph McCarthy, voire George
Wallace en Alabama[7],
tous peuvent être considérés comme les précurseurs d’un Donald Trump, plus que
jamais déterminé à installer une « trumpocratie [8]» dans laquelle les règles
démocratiques seraient soumises à ses pulsions sectaires et complotistes. Que
ce dernier, dans cette liste de démagogues, se taille la part du lion en créant
les conditions d’un véritable cauchemar orwellien est une donnée, mais que tous
soient suivis et légitimés par des millions d’individus convaincus que la force
est préférable au droit et que la démocratie est le pire des régimes, non pas à
l’exclusion, mais à l’inclusion de tous les autres, ne laisse pas d’interroger.
« Honest Abe[9],
réveille-toi, ils sont devenus fous [10]!
» Et le cinéma l’a toujours bien compris. De Gabriel over the White
House (Gregory La Cava, 1933) dans lequel le Président Hammond (John
Huston) dissout le Congrès pour installer un régime dictatorial, au chaos
organisé par un terrorisme
d’extrême-droite dans Arlington Road (Mark Pellington, 1999) en passant
par A Lion is in the Streets ou Sept Jours en mai (Seven Days in
May, John Frankenheimer, 1964) mettant en scène une tentative de coup
d’État fomenté par l’armée américaine, ces films montrent - même s’ils sont
rares - que la dérive fasciste n’est pas impossible ici [11].
[1]
Jacques Portes dans Histoire et cinéma aux États-Unis, La Documentation
photographique n 8028, la Documentation française, août 2002, p.42-43
[2] « Dans ce temple, comme dans le cœur du peuple pour qui il sauva
l’Union, la mémoire d’Abraham Lincoln est préservée à jamais ».
[3]
Steven Zaillian en fera un remake en 2006 sous le même titre avec Sean Penn
dans le rôle de Willie Stark
[4]
Célébration annuelle au cours de laquelle les Républicains organisent une
collecte de fonds pour le parti.,
[5] House Un-American Activities
Committee. Il s’agit d’un comité de la Chambre des Représentants
des États-Unis chargé de délivrer des assignations à comparaître pour tous ceux
qui étaient soupçonnés d’être communistes ou simplement progressistes, donc
forcément de gauche.
[6] « Le
Congrès de fera aucune loi qui touche l’établissement ou interdise le libre
exercice d’une religion, ni qui restreigne la liberté de parole ou de presse ……».
[7]
Gouverneur républicain de l’Alabama (1963 - 1967, 1971- 1979), farouchement
hostile à la déségrégation et directement responsable de la répression des
marches de Selma à Montgomery en 1965.
[8]
Pour reprendre le titre du livre de David Frum, Trumpocracy, the Corruption
of the American Republic. Harper Editions, 2018.
[9]
Surnom donné à Abraham Lincoln.
[10]
Pour paraphraser la citation, Lénine, réveille-toi, ils sont devenus fous !
que l’on a vu peinte sur les murs de Prague au moment de la répression du
Printemps de Prague par les troupes du Pacte de Varsovie en 1968.
[11]
D’après le livre de Sinclair Lewis It Can’t Happen Here publié en 1935 et
qui raconte l’arrivée au pouvoir, aux États-Unis, d’un dictateur s’inspirant
des méthodes d’Hitler. La MGM organisa dans la foulée une préproduction d’un
film qui devait s’en inspirer mais qui sous des pressions diverses, ne verra
jamais le jour.
dimanche 17 mars 2024
L'émancipation chez William Wyler
Dans L'Héritière (The Heiress,
1949), William Wyler met en scène, au début et à la fin du film, deux séquences
parfaitement antinomiques concernant la personnalité de la fille d'un riche
médecin, Catherine Sloper (Olivia de Havilland dans le rôle-titre), alors
qu’elle gravit, dans les deux cas, les marches du même escalier situé dans sa
vaste demeure des beaux quartiers de New York.
Si l’utilisation de la plongée, censée écraser la scène et les
personnages qui s’y trouvent, s’avère cohérente dans le photogramme 1, elle
trouve néanmoins sa contradiction dans le photogramme 2.
En effet, dans le photogramme 1, la mine défaite,
le regard perdu dans le vide et toute de noir vêtue, Catherine monte d’un pas
chancelant à l’étage, un sac dans une main, une valise dans l’autre. Elle vient
de réaliser qu’elle a été dupée par Morris Townsend (Montgomery Clift), le
soupirant désargenté qui lui faisait la cour depuis des mois, en espérant l’épouser
pour récupérer sa dot. Naïve et romantique, elle s’était tenue prête à s’enfuir
avec lui, nuitamment et clandestinement, à conquérir le monde et à s’affirmer
enfin en tant que femme indépendante, loin de son père, le Dr Austin Sloper
(Ralph Richardson), un être acariâtre, apitoyé sur son sort parce
qu’inconsolable depuis la mort de sa femme, n’ayant jamais de mots assez durs
pour dénigrer sa fille, jugée timide, sans esprit et sans charme, indigne
d’évoluer au sein de la bonne bourgeoisie new-yorkaise. Catherine est l’anti-Regina
Hubbard Giddens (Bette Davis dans La Vipère (Little Foxes, du
même William Wyler, 1941), une prédatrice, froide et calculatrice, embrassant
ses semblables pour mieux les étouffer. Rien de tout cela chez l’héritière,
qui avait annoncé imprudemment à Morris qu’elle renonçait à son héritage pour le
suivre librement. Mais celui-ci ne s’est pas présenté au rendez-vous fixé. Privée
de sa dignité et de son honneur, meurtrie jusqu’au plus profond d’elle-même, elle
porte déjà le deuil de ses espérances trahies. À l’instar du jour encore
incertain à l’extérieur, le vestibule est plongé dans une semi-obscurité qui
rend encore plus dramatique l’amertume et la douleur de Catherine.
Dans le photogramme 2, qui est aussi le dernier plan du film, Catherine se retrouve à la même place, mais totalement métamorphosée. La mort de son père a fait d’elle une femme riche, mais toujours célibataire. Vêtue d’une robe blanche dont l’éclat souligne son nouveau statut social, elle est désormais habitée par une détermination et des certitudes sans failles. Son visage n’exprime plus la douceur qui le caractérisait autrefois, mais un aplomb et une rage intérieure triomphants. Quelques instants plus tôt, sa domestique venait de lui annoncer que Morris, de retour de Californie, se trouvait devant l’entrée de la maison pour renouer avec elle. Restant sourde aux coups que l’homme assène de plus en plus frénétiquement contre la porte, Catherine, drapée dans une orgueilleuse solitude, monte à l’étage pour savourer une vengeance qui tient plus de l’affirmation de soi que de la sanction qu’elle inflige à son prétendant. La lumière dégagée par la lampe à pétrole qu’elle porte de la main droite, offre un repère rassurant, d’autant plus que derrière elle, le vestibule est plongé cette fois-ci dans d’épaisses ténèbres. Comme si elle laissait derrière elle un passé de soumission et d’oppression…. Comme une renaissance.
mardi 12 mars 2024
Le cri chez Roberto Rossellini
Ce
plan de Rome, ville ouverte de Roberto Rossellini (1945) est
particulièrement célèbre et résume, à lui seul, le propos du cinéaste :
mettre à nu la tragédie que vivent, en 1944, les résistants italiens dans une
Rome encore occupée par les Allemands. Une femme, Pina (Anna Magnani), tente,
avec l’énergie du désespoir, de rejoindre son fiancé Francesco (Francesco
Grandjacquet), pris dans une rafle et embarqué, comme des dizaines d’autres
hommes, dans des camions. Alors que ces derniers viennent de démarrer vers une
destination inconnue, Pina, dans une course aussi vaine qu’éperdue, hurle sa
douleur, avant d’être fauchée par une rafale de mitraillette. Cette ultime
tragédie, cette scène bouleversante, d’un lyrisme débridé, n’aura duré que
quelques secondes.
La
caméra est située légèrement en hauteur comme si elle était à l’arrière du
camion. Le plan est subjectif puisque nous voyons ce que Francesco voit. Alors
que Pina court vers lui (et donc vers nous), le corps déséquilibré de la jeune
femme confère à la scène un sentiment de vacillement, de vertige, que la
position de la voiture derrière elle, penchée vers la gauche, ne fait
qu’accentuer. Aussi déterminée que courageuse, prête à tout pour sauver l’homme
qu’elle aime, elle a ce langage corporel, au bord de la rupture, incontrôlable,
entre implosion et explosion, qui témoigne autant d’une déchirure intérieure
que d’une rage implacable. L’image a cette vérité paroxystique de l’instant :
Pina hurle, avec une intensité viscérale, son désir de retenir le temps, d’empêcher
l’inéluctable, d’abolir la distance qui la sépare de Francesco, au mépris des
soldats allemands, qui à cette seconde précise n’ont pas encore réagi. Son bras
droit levé, et la paume de sa main orientée vers le ciel comme une
supplication, témoignent du sentiment d’urgence qui l’habite. Au cours de cette
fulgurance, jamais elle ne doute d’elle-même. Peut-être est-elle inconsciente
du danger qu’elle court, mais qu’importe, seule compte sa volonté d’exorciser
la panique mortifère qui la traverse, en parfaite résonance avec la coda funeste
qui s’annonce. Après que son corps, criblé de balles, se soit effondré sur le
bitume lépreux de cette rue, Pina acquiert instantanément - dans l’esprit du
très catholique Roberto Rossellini - la stature d’une martyre.
Les
conditions de tournage du film sont connues. La guerre n’est pas encore
terminée et, si les Allemands ne sont plus à Rome à ce moment-là, les combats
se poursuivent dans le nord de l’Italie. Pour cette séquence, Rossellini s’est
inspiré directement de la mort de Teresa Gullace, assassinée par les Allemands
dans les mêmes conditions le 3 mars 1944, comme Sergueï Eisenstein a pu
reconstituer la mutinerie du Potemkine de 1905 dans Le Cuirassé
Potemkine (1925). Le film est présenté au public italien en 1945 et
deviendra instantanément le manifeste du néoréalisme italien. Rossellini manque
de tout : rareté de la pellicule et du matériel, pénurie d’électricité,
studios de Cinecittà peu ou pas accessibles. Le tournage se déroule donc dans
les rues de Rome, sur les lieux mêmes de l’action, entre documentaire et
fiction, entre écriture et improvisation, mais toujours avec cette volonté de
se confronter au réel, de saisir le quotidien des Italiens au moment de la
Libération, à l’opposé des mensonges et de la censure que le fascisme
mussolinien a su imposer pendant vingt-trois années. Déjà reconnue dans son
pays, Anna Magnani deviendra, grâce à Rome, ville ouverte, une icône
internationale.












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