dimanche 21 juin 2026

Au coeur des ténèbres chez Guillaume Nicloux


Dans l’Indochine de 1945, alors que les Japonais quittent progressivement le territoire, les combattants du Vietminh luttant pour l’indépendance de leur pays se retrouvent face au retour de troupes françaises bien décidées à ne pas abandonner leur ancienne colonie. Les Confins du monde (Guillaume Nicloux, 2018) raconte cet entre-deux temporel, entre occupation japonaise et début de la guerre d’Indochine en décembre 1946 dans lequel un jeune soldat, Robert Tassen (Gaspard Ulliel), survit à un effroyable massacre qui a coûté la vie à son frère et à sa belle-sœur. Le carnage a été perpétré par les soldats japonais avec la complicité d’un lieutenant d’Hô Chi Minh, Vo Binh. Rongé par une soif de vengeance contre l’officier nord-vietnamien, Robert n’aura alors de cesse que de le retrouver et de le tuer. Pour cela, il se lance dans de périlleuses patrouilles à travers la jungle. 

La caméra cadre Tassen en plan rapproché. Avec ses compagnons d’armes, il vient de s’arrêter, cramponné à son fusil qu’il ne quitte jamais, pour se reposer quelques instants. Pour parcourir cette immensité végétale, il leur faut livrer une lutte sans merci contre un épais rideau d’arbres gigantesques dont les troncs sont reliés les uns aux autres par des lianes et des branchages enchevêtrés. La canopée est si dense que le soleil peine à se frayer un chemin jusqu’au sol. Des éclaircies de feuillage parviennent parfois à lancer çà et là des lueurs d’émeraude. Au-delà de quelques mètres, c’est la pénombre, insondable, mystérieuse. La pluie, toujours ponctuelle, tombant à verse, ne diminue en rien la chaleur moite et suffocante qui submerge cet enfer vert. Dans cette grandeur sauvage saturée de végétation luxuriante où les serpents, les insectes et les sangsues menacent, tout est incertain sauf la mort. Il y a dans le plan comme une impression de claustrophobie et d’enfermement que l’immobilité de Tassen, tendu comme un arc et perdu dans ses pensées, ne fait qu’accentuer. Des images obsédantes traversent l’écran de son imagination : son corps jeté dans une fosse commune, le cadavre de son frère à ses côtés, son extraction miraculeuse du charnier alors que le Japonais qui donnait le coup de grâce aux corps qui bougeaient encore s’était absenté. Ses yeux scrutent le vide, intensément, hors du temps, sa poitrine se soulève à intervalles réguliers alors qu’il peine à reprendre son souffle. Même l’air semble se figer à son contact. Si la séquence offre une pause au milieu d’un cycle de violence, elle n’en reste pas moins empreinte d’un malaise inscrit dans les attitudes et les paysages. 

Il y a du capitaine Achab et du colonel Kurtz dans le soldat Tassen. Comme eux, il est dévoré par des cauchemars et par un feu intérieur qui le consume peu à peu. Sa volonté indomptable et son obsession pour la capture de l’insaisissable Vo Binh font que rien d’autre ne compte, hormis peut-être Maï, une jeune prostituée vietnamienne rencontrée depuis peu, et dont il s’est épris, croit-il. Soldat tourmenté, possédé par une folie hallucinatoire et aliéné par des pulsions mortifères, il n’a de compte à rendre à personne, si ce n’est à sa propre conception de la guerre, individualiste et vaniteuse. Il est déjà un soldat perdu, brisé, entraîné dans une fuite en avant qui tient autant d’une quête mortelle, vaine et sans fin que d’une exploration de ses propres ténèbres. Prêt à s’effacer, à devenir un fantôme dans une guerre absurde.