Dans l’Indochine de 1945, alors que les Japonais
quittent progressivement le territoire, les combattants du Vietminh luttant
pour l’indépendance de leur pays se retrouvent face au retour de troupes
françaises bien décidées à ne pas abandonner leur ancienne colonie. Les
Confins du monde (Guillaume Nicloux, 2018) raconte cet entre-deux temporel,
entre occupation japonaise et début de la guerre d’Indochine en décembre 1946 dans
lequel un jeune soldat, Robert Tassen (Gaspard Ulliel), survit à un effroyable
massacre qui a coûté la vie à son frère et à sa belle-sœur. Le carnage a été
perpétré par les soldats japonais avec la complicité d’un lieutenant d’Hô Chi
Minh, Vo Binh. Rongé par une soif de vengeance contre l’officier nord-vietnamien,
Robert n’aura alors de cesse que de le retrouver et de le tuer. Pour cela, il
se lance dans de périlleuses patrouilles à travers la jungle.
La caméra cadre Tassen
en plan rapproché. Avec ses compagnons d’armes, il vient de s’arrêter,
cramponné à son fusil qu’il ne quitte jamais, pour se reposer quelques
instants. Pour parcourir cette immensité végétale, il leur faut livrer une
lutte sans merci contre un épais rideau d’arbres gigantesques dont les troncs
sont reliés les uns aux autres par des lianes et des branchages enchevêtrés. La
canopée est si dense que le soleil peine à se frayer un chemin jusqu’au sol. Des
éclaircies de feuillage parviennent parfois à lancer çà et là des lueurs
d’émeraude. Au-delà de quelques mètres, c’est la pénombre, insondable,
mystérieuse. La pluie, toujours ponctuelle, tombant à verse, ne diminue en rien
la chaleur moite et suffocante qui submerge cet enfer vert. Dans cette grandeur
sauvage saturée de végétation luxuriante où les serpents, les insectes et les
sangsues menacent, tout est incertain sauf la mort. Il y a dans le plan comme
une impression de claustrophobie et d’enfermement que l’immobilité de Tassen, tendu
comme un arc et perdu dans ses pensées, ne fait qu’accentuer. Des images
obsédantes traversent l’écran de son imagination : son corps jeté dans une
fosse commune, le cadavre de son frère à ses côtés, son extraction miraculeuse
du charnier alors que le Japonais qui donnait le coup de grâce aux corps qui
bougeaient encore s’était absenté. Ses yeux scrutent le vide, intensément, hors
du temps, sa poitrine se soulève à intervalles réguliers alors qu’il peine à
reprendre son souffle. Même l’air semble se figer à son contact. Si la séquence
offre une pause au milieu d’un cycle de violence, elle n’en reste pas moins empreinte
d’un malaise inscrit dans les attitudes et les paysages.
Il y a du capitaine
Achab et du colonel Kurtz dans le soldat Tassen. Comme eux, il est dévoré par
des cauchemars et par un feu intérieur qui le consume peu à peu. Sa volonté
indomptable et son obsession pour la capture de l’insaisissable Vo Binh font
que rien d’autre ne compte, hormis peut-être Maï, une jeune prostituée
vietnamienne rencontrée depuis peu, et dont il s’est épris, croit-il. Soldat
tourmenté, possédé par une folie hallucinatoire et aliéné par des pulsions
mortifères, il n’a de compte à rendre à personne, si ce n’est à sa propre
conception de la guerre, individualiste et vaniteuse. Il est déjà un soldat perdu,
brisé, entraîné dans une fuite en avant qui tient autant d’une quête mortelle,
vaine et sans fin que d’une exploration de ses propres ténèbres. Prêt à
s’effacer, à devenir un fantôme dans une guerre absurde.

