lundi 19 octobre 2026
Le territoire et le road movie chez Michael Cimino
mardi 22 septembre 2026
La névrose de guerre chez William Wyler
En 1945, Fred Derry (Dana Andrews), un capitaine de l’USSAF, ex-membre d’un équipage de bombardier, s’engage au milieu d’un charnier de carcasses d’avions à Boone City, quelque part dans le Midwest des États-Unis. Dans The Best Years of Our Lives (1946), aux antipodes des films patriotiques et héroïques qui ont jalonné la guerre, William Wyler filme avec un humanisme et un lyrisme douloureux, non pas le retour d’un guerrier auréolé de sa victoire sur l’Allemagne, mais un homme en proie au doute et au questionnement, appréhendant les changements survenus dans son pays durant son absence.
La position de la caméra en plongée et l’utilisation d’une grande profondeur de champ permettent au réalisateur et à son directeur de la photographie, Gregg Toland, d’avoir une vision nette des enjeux de l’espace scénique. Souffrant d’une névrose de guerre[1] liée aux combats aériens qu’il a livrés dans le ciel européen, Fred cherche à exorciser ses angoisses en arpentant le cimetière d’aéronefs retirés du service. Les souvenirs jaillissent de sa mémoire avec une force presque physique. Il y a peu, le vétéran était encore à bord d’un bombardier, en mission au-dessus de l’Allemagne. Sa déambulation au milieu de ces débris d’avions matérialise sa lassitude, sa désillusion, son manque de repères, mais aussi sa colère de ne pas retrouver une place à la hauteur de son grade de capitaine et de sa bravoure au combat pour laquelle il a reçu une distinction. Cette mémoire meurtrie percute de plein fouet autant un vide existentiel qu’une méditation pleine d’amertume qui tient lieu d’axe structurant. Se sentant désormais aussi dérisoire, aussi obsolète, que ces amas de métaux, il contemple cet ossuaire s’étendant à perte de vue et dans lequel les avions de chasse aux hélices enlevées, aux cockpits décapités, aux fuselages et aux empennages ironiquement dressés vers le ciel offrent un visage de ruines et de désolation. Même vidés de leurs entrailles, mêmes voués au démontage et à la dislocation, même s’ils renvoient paradoxalement l’ancien aviateur vers un temps où son existence avait un sens, en dépit des cicatrices que la guerre lui a infligées, tous ces avions sont aussi les témoins d’une surproduction militaire qui avait trouvé sa justification pendant la guerre, mais qui, maintenant que le fracas des armes s’est tu, sont devenus inutiles, ou presque. Fred apprendra quelques instants plus tard que le métal de ces appareils sera fondu pour construire des maisons préfabriquées. En ce sens, et dans un raccourci saisissant, les cocardes formées d’une étoile blanche visibles sur les ailes et sur les carlingues, ne sont plus des représentations de la puissance et de l’identité de la nation américaine, mais des symboles destinés à disparaître dans des fours de fusion. La scène a beau se dérouler en plein jour et sous l’éclat cuivré du soleil, elle n’en dégage pas moins un sentiment d’étouffement, d’enfermement, que la solitude de Fred ne fait que renforcer.
Toute cette séquence est la pierre angulaire du film, celle qui permet à William Wyler, avec cet art d’exploiter dramatiquement l’atmosphère d’un espace bien délimité par la composition du cadre, d’imbriquer guerre, paix et après-guerre. Fred revient de l’enfer, de la mort, du passé. Tout en se disant que ses plus belles années sont probablement derrière lui, il donne l’impression d’être un fantôme et d’assister dans ce cimetière à ses propres funérailles. Sa blessure morale, dont la souffrance ne le cède en rien à celle d’une blessure physique, est d’autant plus dramatique qu’elle représente un sujet particulièrement brûlant au moment de la sortie du film. La névrose de guerre qui hante Fred Derry, comme tant d’autres vétérans, permet aussi à Wyler de traduire sa propre expérience de la guerre. Si le réalisateur est particulièrement sensibilisé à cette question, c’est parce qu’il a été engagé, en tant que cinéaste hollywoodien, dans des missions de combat à bord d’un B-17 pour filmer des images qui serviront à la réalisation de Memphis Belle, un documentaire sorti en 1944. Au même titre que John Ford, John Huston, Anatole Litvak ou George Stevens, il filma au plus près du danger. Ayant, en 1946, abandonné son bellicisme, bellicisme qu’il avait revendiqué et justifié en raison de son patriotisme et de sa judéité, il se montre désormais davantage préoccupé par les séquelles de la guerre - il a lui-même perdu l’usage d’une oreille par l'exposition au bruit causé par les moteurs des bombardiers - que par la célébration de la victoire.
L’incroyable modernité de cette séquence, mais aussi de tout le film,
tient tout autant dans le refus de mythifier la guerre et la puissance des
États-Unis que dans le rejet de la prospérité matérielle, du bonheur domestique
et de la réalisation de soi, trois aspects propres au capitalisme et au rêve
américain pourtant plus que jamais regénéré dans l’immédiat après-guerre. Fred
Derry incarne le mal-être de ces nombreux soldats perdus évoluant dans un entre-deux
confus et maussade, et c’est sans aucun doute pour cela que le président de la
sinistre HUAC, John Parnell Thomas, avec la médiocrité qui le
caractérise, qualifia le film de propagande communiste. Wyler, bien avant The Men
(Fred Zinnemann, 1950), The Deer Hunter, (Michael Cimino, 1978), Coming
Home (Hal Ashby, 1978) ou encore Born on the 4th of July (Oliver
Stone, 1989), fait du retour difficile des vétérans un drame touchant à
l’intime pour s’ouvrir à l’universel, quelles que soient les guerres, quelles
que soient les époques.
[1] Trouble psychologique traumatique qui
touche les soldats exposés aux violences des combats. Les psychiatres
remplaceront en 1980 cette expression par stress post-traumatique.
vendredi 28 août 2026
La duplicité chez Marlon Brando
Rarement un titre de film ou
une interprétation du personnage principal auront mieux représenté la
personnalité d’un metteur en scène et d’un acteur. Marlon Brando conjugue ces
deux fonctions dans One-Eyed Jacks (1961), son unique - dans tous les
sens du terme - œuvre réalisée en cinquante-sept ans de carrière. Le titre
renvoie aux valets de cœur et de pique représentés de profil, à la différence
des valets de carreau et de trèfle dont on peut voir les deux yeux. Les deux
premiers, les « valets borgnes », ne montrant donc qu’un œil et une moitié de
visage, métaphorisent des personnages qui affichent leur « bon côté » tout en
dissimulant habilement leurs turpitudes. Cette duplicité, cette dissimulation,
voire ce double jeu sont autant au cœur du film que dans la personnalité de
Brando.
Prenons une des premières séquences se déroulant dans une magnifique hacienda. Portant beau avec sa chemise blanche, son écharpe et sa veste, Rio (Marlon Brando) fait la cour à Margarita, une affriolante señorita mexicaine (Mina Martinez). Avec ses mouvements lents et décontractés, sa voix douce et son visage impassible duquel semble émaner étrangement une lassitude existentielle, il déploie, sur un mode très underplay, un charme ensorceleur auquel la jeune femme n’est visiblement pas insensible. Il vient de lui raconter qu’il voyageait beaucoup en convoyant des fonds bancaires à travers le Mexique, et lui offre une bague comme gage de son amour, une bague qui, affirme-t-il, appartenait à sa mère décédée. Submergée par l’émotion, Margarita, colombe aussi blanche que le voile en dentelles qu’elle porte sur la tête, finit par succomber au magnétisme de son courtisan. Mais à cet instant, nous savons déjà que tout est faux, que Rio est un imposteur et un tentateur. Pilleur de banques, sans domicile fixe et constamment en fuite, il est recherché par toutes les polices du Mexique. De retour d’un braquage commis à Sonora, au cours duquel il a volé à une cliente cette fameuse bague, le hors-la-loi apparaît immédiatement comme un menteur pathologique, un manipulateur de grande envergure, aussi à l’aise pour feindre des sentiments que pour exploiter la crédulité de la jeune femme. Comme un rappel de la vision du monde et du rapport aux autres qu’avait Brando tout au long de sa vie. Il estimait en effet qu’il fallait « mentir pour vivre »[1]. Ne sachant rien faire d’autre, il prit très tôt le parti d’exercer le métier d’acteur, en affirmant à qui voulait l’entendre qu’il ne s’agissait pas d’un métier sérieux puisque tout le monde avançait masqué, en jouant un rôle. « J’ai le mensonge facile, j’excelle à présenter les choses sous un faux jour, à donner l’impression que je suis sincère. Un honnête homme aussi peut tromper son monde, mais la première personne qu’il trompe, c’est lui-même »[2]. À l’écran, grimé en un Don Vito Corleone vieillissant (The Godfather, F.F. Coppola, 1972), en lieutenant de vaisseau britannique, plus dandy que marin (Mutiny on the Bounty, Lewis Milestone, 1962), en pionnière de l’Ouest d’un âge certain (Missouri Breaks, Arthur Penn, 1976) ou encore en Docteur Moreau, caché derrière un visage blanchi par un fond de teint, de grosses lunettes noires, un seau métallique à glace sur la tête et une grande robe vaporeuse (The Island of Dr Moreau, John Frankenheimer, 1996), Marlon Brando n’a jamais hésité à utiliser les maquillages les plus outranciers ou les postiches les plus improbables pour donner plus d’imprévisibilité mais aussi davantage d’originalité à ses rôles. Dans One-Eyed Jacks, cette fois-ci sans maquillage, mais toujours avec cette capacité déroutante de dire une chose et vouloir l’exact contraire, Brando/Rio dévoile les zones grises et inexplorées qui se cachent derrière les apparences.
Ici,
le serviteur galant ne jettera le masque que lorsque son chef de bande Dad
Longworth (Karl Malden) accourra au grand galop pour le prévenir de la
proximité des Rurales, la milice mexicaine. En prenant la fuite, il
n’oubliera pas, en mufle accompli, de récupérer brutalement la bague offerte à
Margarita quelques instants plus tôt et de lui dire sur un ton narquois :
« Navré chérie, ce sera pour une autre fois. Excuse-moi ».
mardi 11 août 2026
« La main de l'homme mort » chez Anthony Mann
Dans le western, la partie de poker est un rituel, au même titre que le duel par exemple. Comme il s’agit habituellement d’un divertissement à enjeux d’argent élevés nécessitant un goût du risque et de la stratégie avec une part non négligeable de hasard et d’imprévisibilité, le suspense règne toujours en maître. Au fur et à mesure du jeu, la tension n’en finit pas de croître et sa résolution se condense le plus souvent en une seule main. La partie de poker au début de Winchester ’73 (Anthony Mann, 1950) ne fait pas exception à la règle. Cette fois-ci, ce n’est pas l’argent qui est seul en jeu, mais bien un fusil à répétition exceptionnel, une Winchester parfaite, modèle 1873, que Dutch Henry Brown (Stephen McNally, attablé à droite de l’image) a volé le matin même à Lin McAdam (James Stewart), le gagnant du concours de tir organisé à Dodge City, auquel les deux hommes avaient participé. Le premier se sait poursuivi par le second; il lui est donc urgent de se renflouer et de repartir. Sauf que Dutch Henry n’avait pas prévu l’intérêt soudain que Joe Lamont (John McIntire, à gauche de l’image) porte à ce fusil à répétition qui manifestement attise toutes les convoitises.
Commençons par Dutch Henry Brown. Mann nous avait déjà alerté en le désignant bad guy patenté, agressant violemment Lin McAdam, par surprise et en bande organisée, pour assouvir son hubris, sa rancoeur et son fétichisme pour les armes à feu. La traîtrise lui va bien, puisque nous le sentons capable de tirer dans le dos, sans état d’âme, mais avec une délectation malsaine. Avec cette solide noirceur suintant de son corps, son regard inquiétant et son instinct de piranha, il fait bien comprendre que tout chez lui se joue en une fraction de seconde. Certes, il ne manque pas d’une certaine densité, mais nous savons d’emblée que cet homme-là n’est pas très catholique et nous l’imaginons bien davantage en train d’attaquer une banque que de participer à la quête de l’église le dimanche. Face à lui, Joe Lamont n’a rien à lui envier. Trafiquant d’armes sans scrupules, il est en route pour fournir des fusils aux tribus indiennes environnantes. Son chapeau haut de forme, peu usité dans ces régions sauvages de l’Ouest américain, son gilet sans manches et sa chemise blanche le font pourtant davantage ressembler à un croupier. Moins violent que son vis-à-vis, mais peut-être plus cynique et fourbe, il a tout du tricheur éhonté, une figure consubstantielle au poker dans le western, avec sa manière de mélanger les cartes, de les tenir et de frotter un as de pique laissant suggérer que la carte est marquée. Enfin, ce jeu d’argent ne serait rien sans spectateurs. Derrière les deux protagonistes principaux, se tiennent Wheeler (James Millican) à gauche et Wesley (Steve Brodie) à droite, les deux hommes de main de Dutch Henry. Décontractés, voire goguenards, ils ont vu le jeu – un full - de leur patron. Plus en retrait, Ryker (John Alexander), le barman et propriétaire du saloon, complète cette figure triangulaire en adoptant, pour l’instant et en surplomb, l’attitude de l’observateur neutre, bien conscient qu’il n’y a rien d’inoffensif dans la puissance ludique du poker, puisque celui-ci est d’abord, outre l’argent et le fusil en jeu, l’expression de rapports de force structurés autour du risque, du pouvoir, de la tromperie, du triomphe ou de la chute. Un condensé des conflits humains, en somme.
Regardons maintenant l’intense jubilation que Dutch Henry éprouve à ce moment de la partie : « Aces full on eights. Just missed being a dead man’s hand » (« Full aux as par les huit. J’ai manqué de peu une main de l’homme mort ») dit-il en abattant ses cartes à défaut de son adversaire. Un as en moins et il aurait eu en effet cette fameuse « main de l’homme mort », une combinaison au poker rendue célèbre parce qu’elle était celle que tenait Wild Bill Hickok, le 2 août 1876, avant de se faire assassiner par Jack McCall dans un saloon de Deadwood (Dakota du Sud)[1]. Cette main était composée d’une double paire d’as par les huit (« aces and eights ») de trèfle et de pique, de couleur noire. Le full de Dutch Henry est donc supérieur, ce qui explique son assurance. Pourtant, le malfrat aurait dû réfléchir à deux fois avant de prononcer cette phrase parce que « la main de l’homme mort » a, dans le western, une sinistre réputation puisqu’elle préfigure toujours le trépas violent du joueur, qui peut certes, remporter la mise, mais sans avoir le loisir de dépenser dans des libations diverses l’argent gagné : Luke Plummer (Tom Tyler) dans Stagecoach (John Ford, 1939) et Liberty Valance (Lee Marvin) dans The Man who shot Liberty Valance (du même Ford, 1962) avaient cette main avant qu’ils ne mordent la poussière dans les grands-rues de Lordsburg pour le premier et de Shinbone pour le second. Cette double paire est même le titre éponyme du film de Sam Newfield (Aces and Eights, 1936) au cours duquel est brièvement présentée l’infortune de Wild Bill Hikock qui a eu le tort de s’assoir, dos à la porte d’entrée du saloon. Pour un homme habituellement sur ses gardes, pareille négligence peut apparaître comme une étourderie, mais tant l’Histoire que la légende ne disent mot sur les raisons de cette décision aussi fâcheuse que funeste.
Dutch
Henry pensait donc avoir une main gagnante pour repartir plein aux as, Winchester
comprise. Bien mal lui en a pris, parce que c’est bien un carré de trois, un jeu supérieur au full, que Joe
Lamont, à l’ultime seconde, va abattre sur la table. Chanceux, malchanceux, les protagonistes ont une compréhension totale des
aléas de l’existence. Mais pour le premier il y a bien pire: la marque de Caïn est déjà sur lui puisqu’il n’échappera pas à la malédiction qui entoure la double paire d'as par les huit. Damné face aux ténèbres qui lui ont donné la main, il ne peut, pour
l’instant, que regretter d’avoir perdu la Winchester ’73.
[1] On peut noter l’anachronisme de la
citation choisie par Mann. Le concours de tir à Dodge City se déroule le 4
juillet 1876, jour de la fête de l’indépendance des États-Unis, et la partie de
poker a lieu dans la soirée. Or Wild Bill Hickock ne sera tué qu’un mois plus
tard.
vendredi 24 juillet 2026
Le judas et la figure du traître chez Jacques Becker
Une fois passé à travers le
judas de la lourde porte métallique de la cellule, le minuscule périscope
horizontal, fabriqué à l’aide d’un éclat de miroir fixé sur une brosse à dents,
permet aux prévenus de tout savoir des allées et venues des gardiens de la
prison de La Santé. Prévenir les fouilles-surprises, anticiper les rondes, tout
cela est capital pour, Roland Darband (Jean Keraudy, un véritable ex-taulard),
Geo Cassine (Michel Constantin), Manu Borelli (Philippe Leroy) et Vosselin dit «
Monseigneur » (Raymond Meunier) parce qu’ils ont mis au point un projet
d’évasion d’une audace folle : creuser un passage à travers le sol en
ciment de leur cellule pour accéder aux tunnels souterrains de la prison, puis
aux égouts qui y sont reliés et de là au monde extérieur. Alors que tous les
quatre pensaient avoir tout planifié dans les moindres détails, un cinquième
codétenu Claude Gaspard (Marc Michel) fait son apparition. Peuvent-ils lui
faire confiance ? La suspicion cède rapidement la place à la nécessité, et le
quatuor n’a d’autre choix que de lui révéler leur secret. Dans Le Trou
(Jacques Becker, 1960), si la parole est rare, il en est tout autrement des attitudes,
des gestes et surtout des regards.
Cet œil-témoin, ce minuscule
accessoire confectionné par Roland, joue un rôle capital. Il matérialise déjà
une première victoire, une première échappatoire vers la liberté, une première
transgression des règles pénitentiaires. Les détenus ont réussi, non plus à
entendre chaque porte qui claque, chaque cliquetis de clefs, mais au contraire à
voir au-delà de leur cellule. Dans une prison, c’est toujours l’inverse. Les
prisonniers ne sont pas là pour voir mais pour être épiés. Le cache-judas se
lève toujours de l’extérieur, un œil inquisiteur observe encore et encore, et les
détenus, sans même lever la tête, sentent ce regard sur eux, un regard pesant, si
proche et si présent dans la menace, mais en même temps si lointain puisqu’il
incarne un pouvoir carcéral et son autorité répressive. Tous les jours, la
porte s’ouvre pour les repas ou pour annoncer la promenade et les visites au
parloir. Le soir venu, le gardien fait sa ronde habituelle, compte les
prisonniers avant de passer à la cellule suivante. Alors les lumières
s’éteignent et la nuit s’insinue par les fenêtres et les barreaux, s’enroulant
autour des corps couchés sur des matelas à même le sol – ou de leurs simulacres
en forme de boites de carton articulées par des fils et recouvertes de couvertures
puisqu’il faut tromper la surveillance nocturne des gardiens alors que deux
d’entre eux creusent. Habituellement, en prison, le temps passe lentement, très
lentement et parfois, on a même l’impression qu’il s’arrête, mais pas dans
cette cellule, puisque chaque détenu attend sa condamnation à une lourde peine
et aucun n’a envie de vieillir au trou. Habités par un violent désir de
liberté, soudés par une dignité, un courage et une fraternité sans faille
apparente, il leur faut donc faire vite et creuser, encore et toujours.
Grâce à ce périscope où se
réfléchit le couloir, la mise en scène de Jacques Becker permet de créer des
points de vue subjectifs. Chaque coup d’œil contient sa part de peur, sa part d’angoisse
de voir le film de leur évasion projeté maintes et maintes fois dans leurs
cerveaux, y compris pendant leurs nuits d’insomnie, échouer brutalement. Chaque
regard projeté vers l’extérieur précipite le suspense. Le réalisateur joue avec
nos nerfs et notre perception en ne dévoilant que par intermittence ce qui se
passe dans le couloir. Le petit miroir avait, jusqu’à cet instant, parfaitement
rempli son office. Jour et nuit, Gaspard, le plus souvent, mais aussi «
Monseigneur » ou Manu, avaient vu les détenus réquisitionnés pour balayer et
passer la serpillère, aspergeant le sol en ciment d’eau et de désinfectant et les
gardiens verrouiller et déverrouiller, de part et d’autre du couloir, les portes
grillagées. Et puis, un petit matin, la tâche harassante des détenus se termine.
Avec leurs barres à mine en guise de pioches, ils ont réussi à contourner le
bouchon de béton qui obstruait un égout, pour passer sous les murailles
aveugles de l’enceinte de la prison. Il ne leur reste plus qu’à soulever un
regard de chaussée et la liberté est au bout. L’exaltation est là, palpable. Ils
devinent la ville toujours endormie, juste au-delà des murs, et prête à
s’offrir à eux. Le soir suivant, alors qu’ils se tiennent prêts à se glisser
dans le trou, une dernière fois pensent-ils, et à retrouver le ciel et l’air
libre, Geo - qui a renoncé à partir - se dirige alors vers la porte pour jeter
un dernier coup d’œil, pour voir si tout est calme dans le couloir.
Et ce qu’il voit embrase le
plan. Becker met en scène le maelström de l’image saisissante, le basculement et
l’unique rebondissement dramatique du film. Des gardiens, formant un véritable
mur, se tiennent dans la partie gauche du couloir, prêts à s’engouffrer dans la
cellule. Ils regardent tous le petit miroir, et nous savons instantanément que
ce surgissement annonce une fin, mais aussi son sous-texte : l’évidence de
la trahison et de la duplicité. Là se joue la complexité de Becker : montrer
la puissance de la solidarité et de l’amitié à l’intérieur d’un groupe
repoussant tous les obstacles, tout en dévoilant, à travers la figure du
traître, « la coexistence difficile entre les choix individuels et
l’appartenance à une collectivité[1]». En filmant à travers le
judas l’instant de la désunion, le moment vertigineux où l’on passe du triomphe
au désarroi, là où tout se désagrège, le réalisateur nous rappelle que le
pessimisme, voire le fatalisme, reste au cœur de sa filmographie. Si Gaspard –
puisque c’est lui le mouchard – a fait défection, ce n’est pas par un désir
viscéral de conquête amoureuse comme Philippe Clarence (Raymond Rouleau dans Falbalas,
1945), ni par jalousie comme Félix Leca (Claude Dauphin dans Casque d’or,
1952), ni encore par cupidité comme Josy (Jeanne Moreau dans Touchez pas au
grisbi, 1954), non, dans Le Trou, la trahison de Gaspard relève d’une
volonté de se sauver lui-même puisqu’il venait d’apprendre par le directeur de
la prison que la plainte portée contre lui avait été levée et qu’il pouvait
bénéficier d’une liberté anticipée. Du judas de la porte au Judas du groupe, la
boucle est bouclée. Car ce qui fascine ici, c’est ce qui brille en pleine
lumière : l’hypertrophie du détail, les regards échangés tenant lieu de
langage et l’ambivalence de la psyché humaine. Comme pour nous faire appréhender
l’homme et le monde.
[1]
Claude Naumann
dans Jacques Becker, entre classicisme et modernité, éditions
BiFi/Durante, 2001, p.31
dimanche 28 juin 2026
La douleur chez Claude Chabrol
Regardons bien cette scène de
Que la bête meure (Claude Chabrol, 1969), parce qu’elle est d’une bouleversante
intensité dramatique. Charles Thénier
(Michel Duchaussoy) vient de perdre Michel (Stéphane di Napoli), son fils unique
âgé de neuf ans, renversé par une voiture lancée à toute vitesse sur la place
d’un petit village breton. Le conducteur irresponsable, bien conscient du crime
qu’il vient de commettre, ne s’est pas arrêté et a poursuivi sa route. Dans une
mise en scène aussi retenue, pudique qu’élégiaque, le réalisateur réussit à traduire,
par la seule puissance d’un plan méditatif, la douleur intérieure, muette, d’un
père endeuillé, anéanti par cette tragédie.
L’image apparaît coupée en
deux par la tranche de la porte de l’armoire. À gauche, l’espace du père, à
droite l’espace de l’enfant défunt, avec ses jouets entreposés sur les
étagères. L’ours en peluche que tient Charles fait le lien entre les deux.
Celui-ci vient d’ouvrir le meuble, comme on ouvre une pierre tombale, avec
appréhension et douleur, en tremblant. Pour la première fois depuis le drame,
il baisse la garde et laisse l’émotion longtemps réprimée le submerger. Le
petit ours dont il s’est saisi devait être la mascotte réconfortante, le compagnon
de jeu préféré de son fils, celui avec lequel il s’endormait toutes les nuits,
paisiblement. En contemplant pendant de longues secondes le jouet, Charles donne
l’impression de regarder au fond d’un trou noir, avec une forte envie de s’y
jeter. Il entend le crissement des pneus de la voiture jaillissant du tournant,
le choc de l’impact, le bruit étouffé de la chute de son fils sur l’asphalte et
se revoit relever le petit corps inerte pour le ramener, dans un hurlement de
douleur, à la maison en se maudissant de l’avoir laissé revenir seul de la
plage où il avait l’habitude de pêcher. Habité par un immense vide que rien ne
peut combler, la tête rentrée dans les épaules, Charles s’abandonne à ses
pensées, finit par fermer les yeux, fissuré de l’intérieur, comme terrassé par
sa blessure, toujours béante, hurlant, derrière les sanglots, un désespoir que
nul ne peut entendre. Entre le père et cet ourson planent l’ombre d’une âme errante,
un monde de souvenirs avec la mort comme compagne de route et une impression
d’absolue éternité. Dans le silence effrayant de la chambre de son fils, il
doit éprouver un sentiment de dislocation, d’anormalité, puisqu’aucun mot ne
décrit un parent qui a perdu son enfant. À cet instant, Charles vient de quitter
le présent, voguant sur un bateau à la dérive, sans savoir pour le moment quoi
faire, aussi perdu qu’une boussole désaimantée à la recherche du nord. La
caméra de Chabrol, avec ce minimalisme assumé, permettant de rendre chaque état
d’âme plus marquant, reste immobile pour mieux saisir ce moment de
recueillement et d’intimité.
Et puis, dans l’armoire,
elle aussi divisée en deux, il y a les autres jouets de Michel. Dans la mise en
scène chabrolienne, ce sont les seules touches de couleur vives visibles dans
le cadre, tranchant avec le gris crayeux immaculé du mur et le brun ébène de
l’armoire, comme pour attirer notre œil et servir de baume aux tourments qui hantent
les pensées de Charles. Pour se préserver d’une douleur toujours renouvelée, il
avait demandé à sa gouvernante, Madame Levenes (Louise Chevalier), de retirer
tous les vêtements et tous les objets évoquant la mémoire de son fils. Si les
premiers ont été enlevés – les cintres pendant dans le vide le prouvent –, les
seconds sont toujours là, empilés les uns sur les autres, comme aspirés par le noir
du fond de l’armoire, impossibles à jeter. Il est désormais difficile de les
imaginer dispersés sur le sol comme les pièces éparpillées d’un puzzle. Ce qui
frappe dans cette image irrespirable et qui assume la surcharge émotionnelle
propre au drame en question, c’est ce double mouvement de sobriété et de
densité : dans une chambre quasi vide que
Charles a voulu désincarnée, les jouets prolongent obstinément l’existence du
petit Michel. Ils font jaillir de manière particulièrement puissante, en vagues
déferlantes, et probablement dans un désordre intense, enfin je le suppose, les
souvenirs d’une vie inachevée, entre absence et omniprésence. L’image convoque
alors une histoire que Chabrol ne nous racontera pas – un film de famille en pellicule
Super 8 projeté peu après par Charles dans une
pièce attenante nous donnera toutefois quelques indices, en forme
d’images-souvenirs, sur sa vie d’avant – mais dont l’universalité résonnera inévitablement
avec nos propres expériences.
Il y aurait de quoi tourner indéfiniment
en rond dans cette chambre. L’esprit de Charles correspond à celui d’un
survivant. Il a déjà perdu sa femme, décédée de maladie, et maintenant son
fils. Que faire lorsqu’il n’y a plus
personne ? Que faire d’un cœur anémié mais toujours battant ? Nous
sentons bien que, si ce mutisme bouleversé et ce temps d’arrêt ferment un
horizon, c’est pour mieux en annoncer un autre qui va redonner à Charles un
sens à son existence, et surtout lui permettre de retrouver une lueur d’espoir,
même mortifère, même nihiliste, dans cette nuit noire : en montrant bien
qu’il a déjà accepté que son fils ne soit plus là, il va, une fois l’état de
choc dépassé, prendre la décision de rechercher – avec pour tout bagage l’ours
en peluche qu’il choisira de garder et de transformer en objet fétichisé, sacralisé
– l’auteur du délit de fuite et de le tuer. Ce désir de vengeance dévoile alors
quelque chose de son caractère enfoui jusqu’au plus profond de sa normalité :
il va se transformer en « un être dédoublé, froid, sûr de lui,
supérieurement intelligent, qui finit par jouir de son enquête et du pouvoir
qu’il exerce sur la bête qu’il traque[1] ». Certains accidents
irréversibles de la vie font qu’un homme remodèle sa vision du monde et son
rapport aux autres, jusqu’au vertige. Rarement Chabrol aura touché du doigt un
tel abîme.













