En plein centre de Los Angeles, Neil McCauley
(Robert De Niro) et Chris Shiherlis (Val Kilmer) viennent de cambrioler une
banque, lorsqu’ils se rendent compte que la police est sur les lieux, prête à
les cueillir la main dans le sac. Chargés de lourdes sacoches remplies de
dollars, ils n’hésitent pas à ouvrir le feu dans cette artère commerciale de la
cité des anges et à déclencher un chaos urbain qui fait de Heat (1995), un film particulièrement tendu et anxiogène. La
séquence dure dix minutes et témoigne de toute la virtuosité du cinéaste.
Crachant leurs rafales dévastatrices, les fusils d’assaut M-16 des deux
gangsters sèment la mort sur le bitume. Un feu croisé, déclenché par les
policiers, emprisonne progressivement les deux fuyards qui refusent de se
rendre tout en cherchant une échappatoire dans ce boulevard qui s’apparente de
plus en plus à une souricière. Chris est le premier touché. Immédiatement
secouru par Neil, il titube en s’accrochant désespérément à l’épaule de son
compagnon. Cette fraternité et ce professionnalisme dans le crime rappelle les
héros melvilliens du Deuxième Souffle
(1966) ou du Cercle Rouge
(1970). Comme dans Heat, l’univers de
Jean-Pierre Melville réduit le plus souvent la société à une confrontation entre
hors-la-loi et policiers aux pratiques peu différentes de ceux qu’ils
pourchassent. Les deux camps sont renvoyés dos à dos et utilisent la violence
quand elle s’avère indispensable, réduisant à néant les concepts du Bien et du
Mal. En effet, chez Mann, à l’instar de Neil et de Chris, la police n’a aucun
scrupule, en plein jour, à ouvrir le feu dans un quartier très fréquenté et à
transformer Los Angeles en champ de bataille. Jusqu’au-boutistes, les deux
camps préfèrent pratiquer la tactique de la terre brûlée : vitrines
fracassées, voitures perforées par les projectiles, cadavres baignant dans leur
sang, population prise de panique… En grand professionnel, Neil, lunettes
noires et mains gantées, défie le monde avec une énergie froide où l’émotion et
l’impulsivité n’ont pas leur place. Solidaire de son compagnon et mû par un
code de l’honneur et une amitié virile qu’il partage avec Chris, Neil tente
d’échapper aux balles dans cette guérilla urbaine qu’ils ont eux-mêmes en
partie déclenchée. Archétype du truand froid et calculateur, comme le héros du Solitaire (Thief, un autre film de Michael Mann réalisé en 1981), Neil fait
corps avec ce cadre urbain qui le domine. Le cadrage en contre-plongée dévoile et
allonge l’architecture verticale des buildings dont les lignes pures traduisent
autant la fermeté que la détermination. La grande profondeur de champ permet à
notre œil d’associer des éléments fixes – les buildings – aux personnages tout
en mouvement, créant ainsi une dichotomie qui participe au déséquilibre de la
trajectoire sanglante et incandescente du duo. Ce polar urbain frénétique et
survolté a été un tournant majeur dans la filmographie de Michael Mann.
samedi 21 janvier 2017
jeudi 19 janvier 2017
L'hilarité chez Martin Ritt
Dans le western, allez savoir pourquoi, chaque
fois qu’un truand menace de dévaliser ou de trucider son prochain – qui ne lui
a généralement rien fait, mais qui a le tort de se trouver sur sa route - il
précède sa forfaiture de sourires ou d’éclats de rires goguenards, sarcastiques
ou sardoniques, c’est selon, et de préférence toujours tonitruants. C’est
probablement le sourire carnassier du bandit Joe Erin (Burt Lancaster dans Vera Cruz, Robert Aldrich, 1954), les zygomatiques
en action du fourbe mais attachant Juan Luis Rodriquez (Anthony Franciosa dans Rio Conchos, Gordon Douglas, 1964) ou
encore le rire psychotique de l’Indien (Gian Maria Volonte dans Et pour quelques dollars de plus, Sergio Leone, 1965) qui ont le plus marqué l’imaginaire des amoureux transis du
genre.
Dans le
western nihiliste qu’est Hombre de
Martin Ritt (1966), les méchants de service, Cicero Grimes (Richard Boone) et
Lamar Dean (David Canary) viennent de surgir du désert pour piller ce véhicule
hippomobile qu’est une diligence et ses sept occupants. Le premier photogramme voit
Grimes et Dean, se congratuler, se raconter des histoires forcément désopilantes,
et il s’en faut de peu qu’ils ne se roulent par terre, morts de rire. Le
problème, c’est qu’ils n’ont pas les têtes de comiques innocents. Cicéro Grimes
est une crapule dénuée de scrupules, fort en gueule et dégainant son six-coups
– le fameux peacemaker bien nommé –
pour assouvir son appétit du gain rapidement gagné, et le second, Lamar Dean,
n’a rien à lui envier dans l’échelle de la crapulerie et du racisme anti-indien
tout particulièrement. En dépit de leurs dentitions étincelantes, leurs visages
patibulaires suintent la violence et la rouerie, mais aussi la truculence
notamment en ce qui concerne Cicero Grimes. Ce personnage haut en couleur est
visiblement le chef de la bande. Dans le western, genre dans lequel les
références iconographiques sont très codifiées, Grimes incarne le mal et le
pouvoir; c’est un l’homme lucide et froid qui sait immédiatement analyser une
situation et il ne souffre aucune contestation. Sa main gauche tient
affectueusement l’épaule de son compagnon qui semble apprécier la complicité de
son chef, mais le colt dans sa main droite contredit en apparence le sourire
qui illumine son visage. En face, par contre (deuxième photogramme), les sept
passagers ne rient pas, mais alors pas du tout. Ils forment un parfait
microcosme de la société américaine, un melting-pot composé de Wasp comme
Jessie (Diane Cilento), le Docteur Favor et sa femme (Fredric March et Barbara
Rush), Billy Lee Blake et Doris, sa jeune femme ((Peter Lazer et Margaret Blye),
mais aussi le conducteur d’origine mexicaine face à Grimes, Henry Mendes
(Martin Balsam) et enfin à l’extrême-droite du cadre, à côté de Jessie, un
blanc élevé et éduqué par les Apaches, John Russell (Paul Newman). Ils sont sur
le point d’être dévalisés mais le seul qui ne semble pas concerné est John
Russell. Son regard porte au loin, son visage n’exprime aucune émotion. En Apache
converti, rejeté par les autres passagers en raison de son indianité, taiseux
et impassible, John filtre et refoule ses pulsions lui permettant d’adopter
l’air de celui qui est à mille lieux des considérations bassement matérialistes
des outlaws en action. Hombre
pourrait être à première vue une relecture de la Chevauchée fantastique (Stagecoach, John Ford, 1939) : c’est le cas mais c’est aussi autre chose. Et là se trouve la constante métamorphose du western : prendre et maîtriser les codes,
tout en les faisant évoluer. Le seul western tourné par Martin Ritt est ici une
magnifique parabole sur la rapacité des êtres humains en général et de la
société américaine en particulier (les bandits mais surtout les Favor qui
détournent l’argent du Bureau des affaires indiennes, affamant ainsi les tribus
qui en dépendent) et le mépris que les possédants ont vis-à-vis des minorités
(les Favor toujours, contre les Indiens et les Mexicains). En ce sens, Hombre est éminemment politique. Et là,
on ne rit plus du tout.
jeudi 12 janvier 2017
Les ruines anasazis chez Joseph M.Newman
Les Anasazis étaient un peuple amérindien qui
occupa au VIIIe siècle après Jésus-Christ les espaces désertiques des Four
Corners, là où convergent l’Utah, le Colorado, l’Arizona et le Nouveau-Mexique.
Sédentaire, il construisit, aux pieds des falaises, des villages troglodytes en
pierres et en adobe, dont les vestiges sont encore visibles aujourd’hui. Pour
des raisons encore indéterminées, vers 1300, les Anasazis quittèrent ces lieux.
La guerre, la surpopulation et la disparition des ressources dans un environnement
hostile dans lequel l’eau était rare, peuvent expliquer cet abandon. Pour des
raisons encore plus obscures, ce décor, hautement cinégénique, n’a que trop
rarement été utilisé dans le western. À l’exception de Fort Massacre de Joseph M. Newman (1958), seuls La Fille du désert (Colorado Territory de Raoul Walsh/1949) et L’Or de Mackenna (MacKenna’s
Gold de J. Lee Thompson/1969) placent une partie de l’action dans ces lieux
arides. Pourtant, ce décor à la dramaturgie expressive est envoûtant :
villages en ruines au pied de falaises vertigineuses ou perchés dans les anfractuosités
du rocher, aura mystérieuse sur les raisons de leur abandon, forteresses fantômes
dont les tours continuent de surveiller le plateau désertique, sites qui
semblent inexpugnables face aux attaques des prédateurs qu’ils soient humains
ou animaux …
Dans Fort
Massacre, un détachement de la cavalerie américaine, déjà passablement
décimé par les embuscades apaches et commandé par le sergent Vinson (Joel
McCrea), s’avance avec précaution vers ce village anasazi, pour s’y cacher et
reprendre des forces. Silhouettes minuscules, ils sont écrasés autant pas la
chaleur étouffante du Sud-Ouest que par la masse rocheuse qui les surplombe.
Cachés dans les hautes herbes desséchées, au milieu d’un territoire dangereux,
ils cherchent à repérer un signe de vie derrière ces ruines endormies depuis
plusieurs siècles. Magnifiées par le cinémascope, celles-ci, à l’abri d’une
caverne creusée dans la falaise, ne représentent plus que le squelette de ce
qui a dû être autrefois un village plein de vie et bourdonnant d’activités. Les
tours et les maisons en partie détruites se confondent avec les parois lisses
de l’à-pic qui les enveloppent. Comme habitée par une vision du passé
amérindien, cette forteresse, recroquevillée sur elle-même, est le témoin silencieux
et muet d’une civilisation disparue. L’intrusion de la cavalerie américaine,
dans ce lieu chargé d’histoire, s’apparente à une profanation du souvenir
laissé par les premiers habitants de ces régions. Hanté par le souvenir de sa
femme et de ses deux enfants massacrés par les Apaches, le sergent Vinson voue à ceux-ci une haine féroce et implacable. Fanatisé et aveuglé par son racisme, il ne
se rend pas compte qu’il n’est qu’un intrus dans cet espace mémoriel et cette
archéologie qui le dépassent, pour lesquels il n’éprouve que du mépris. C’est
entre les murs de cette citadelle fantôme que ses os finiront par blanchir sous
le soleil du désert.
Les vêtements chez Robert Siodmak
Le prologue des Tueurs (The Killers de
Robert Siodmak/1946) est anthologique. Deux tueurs à gages arrivent de nuit
dans Brentwood, une ville perdue du New-Jersey à la recherche de Pete Lunn dit
le « Suédois » (Burt Lancaster, dans son premier rôle). Renseignés par le
pompiste, Max et Al entrent dans un motel, gravissent les marches de l’escalier
pour s’arrêter au niveau d’un appartement et sortir leurs revolvers. Coiffés
chacun d’un feutre mou et revêtus d’un trench coat, cravatés, rasés de près et
bien mis de leur personne, ce grand sec
et ce petit joufflu (1) ont tout des tueurs appointés pour accomplir une
sinistre et basse besogne : éparpiller
façon puzzle l’homme qui se trouve derrière cette porte. Cet homme, c’est
le « Suédois », couché sur un lit dans une pièce miteuse plongée dans
l’obscurité. Lui, par contre, fait peine à voir. Ancien boxeur, reconverti en aide-pompiste
pour des raisons encore mystérieuses, il s’est replié dans sa chambre pour
ruminer de sombres pensées. Un maillot de corps blanc défraîchi et un pantalon
fripé font office de pyjama. Manifestement, il ne profite pas d’une nuit
réparatrice après avoir passé sa journée à remplir les réservoirs des voitures
qui se sont égarées le long de cette route au milieu de nulle part. Sa chambre
est d’une austérité monacale : un lit qui n’a pas été fait depuis
longtemps, un guéridon sur lequel se tient une lampe de chevet, des murs
derrière lui, nus et lugubres. En bon stoïcien, très intériorisé, le « Suédois
» sait qu’il ne peut pas lutter contre ce qui ne dépend pas de lui. Prévenu du
danger par un ami, il semble néanmoins attendre son heure, n’a aucune intention
de s’enfuir et accepte, comme tout personnage inséparable du film noir, la
fatalité qui va s’abattre sur ses épaules. Le laisser-aller vestimentaire du « Suédois
» et son lourd passé le prédestinent à une mort violente imminente. De l’autre
côté de la porte et par la magie du montage alterné, les deux tueurs, comme
autant de prédateurs dénués d’émotions, sont sur le point de justifier la
signature de leur contrat et de leur grasse rémunération qui les relient au
monde du crime organisé dans lequel il n’est pas nécessaire d’être pompiste
pour gagner sa vie. Le film est tiré d’une nouvelle éponyme d’Ernest Hemingway,
parue en 1928 dans le recueil Cinquante
mille dollars. (2) La petite histoire veut que l’écrivain avait l’habitude
de montrer le prologue du film de Siodmak à ses invités, mais qu’il s’endormait
immédiatement après puisque la suite du scénario n’avait plus rien à voir avec
ce qu’il avait écrit. Il avait tort, parce Les
Tueurs est l’un des films noirs les plus flamboyants jamais réalisés.
(1) De la
nouvelle d’Hemingway au film noir de Siodmak, une étude de l’adaptation des
Tueurs par Marguerite Chabrol, dans
les suppléments du DVD Les Tueurs
chez Carlotta.
mardi 10 janvier 2017
La division du travail chez John Huston
Dans Quand
la ville dort (The Asphalt Jungle
de John Huston/1950), trois malfrats sont en train de cambrioler une bijouterie
et réussissent le casse du siècle en raflant un demi-million de dollars. À
droite, la mine patibulaire, Dix Handley (Sterling Hayden) est l’homme de main
qui surveille les arrières du gang, au centre, Doc Riedenschneider (Sam Jaffe) est
le cerveau qui donne les ordres et supervise l’opération, tandis que de dos, en
train de percer le coffre-fort, Louis Ciavelli (Anthony Caruso) est l’artisan
maniant la perceuse avec la dextérité du professionnel sûr de sa valeur. John
Huston filme toutes les composantes de l’action dans un même plan, en agissant
sur deux paramètres : la distance et la netteté. Construire un plan, c’est
mettre dans un cadre, un décor – la salle du coffre -, des personnages filmés
en plongée, une lumière qui sculpte les corps, une musique ou non, mais c’est
aussi utiliser un paramètre optique comme la zone de netteté. Alors que Orson
Welles filmait dans Citizen Kane (1941),
La Splendeur des Amberson (The Magnificent Ambersons/1942) ou
encore La Dame de Shangaï (The Lady from Schangaï/1947) tous les
objets ou personnages nets quelle que soit leur position dans le cadre, John
Huston, quant à lui, choisit de jouer sur la mise au point qui relie Dix à
Louis en passant par Doc. La petite profondeur de champ permet de mettre
l’accent sur Dix et de l’isoler, mais sans le dissocier complètement de son
environnement. La zone de netteté qui se dégrade légèrement de droite à gauche
permet néanmoins de saisir la hiérarchie, la spécialité de chacun et la
solidarité qui existent au sein de la pègre. Les regards de Dix et de Doc
divergent mais leur complicité est totale pour mener à bien leur forfait. Dans
l’arrière-plan légèrement flou, le corps fléchi par l’effort, Louis se fond
dans le cadre que constituent les contours du coffre, et seul le bruit de la
mèche de la perceuse tranche le silence de la nuit. « Pas de mouvements brusques, pas de mains moites, pas de rythme
cardiaque qui s’emballe. Juste des hommes qui font leur boulot » (1). C’est
cette banalité du geste parfait qui caractérise ce cambriolage. Les trois
complices appartiennent à cette société parallèle ne vivant que la nuit mais
épousant les mêmes codes que la société dite respectable : tous les trois
veulent gagner assez d’argent pour racheter un ranch familial (Dix), prendre
une retraite bien méritée au Mexique (Doc) ou encore habiter dans un
appartement confortable (Louis). En voyant le visage de dur de Dix, qui traduit
autant la force que l’inquiétude, on ne peut s’empêcher de penser à l’acteur
Sterling Hayden un an plus tard au plus fort de l’hystérie maccarthyste. Face
aux procureurs de la Commission des Activités antiaméricaines qui l’interrogeront
sur son passé communiste, acculé et n’arrivant pas à se dérober, il finira par
livrer certains noms dont celui d’Abraham Polonsky, le réalisateur de L’Enfer de la corruption (Force of Evil/1948). Il sera pris de
remords et regrettera son attitude toute sa vie.
(1) Dark City, le monde perdu du film noir
d’Eddie Muller, éditions Rivages Écrits noirs, 2015, p. 305
samedi 7 janvier 2017
L'ombre et la lumière chez Billy Wilder
Assurance
sur la mort (Double Indemnity, Billy Wilder, 1944) est un film noir d’une somptuosité vénéneuse inégalée. Le
scénario a été écrit par Billy Wilder et Raymond Chandler d’après le roman
éponyme de James M. Cain paru en 1935. Un
agent d’une compagnie d’assurance, Walter Neff (Fred McMurray) rencontre
Phyllis Dietrichson (Barbara Stanwyck) et ils deviennent amants. Ils projettent
d’assassiner le mari de Phyllis pour pouvoir toucher la prime de son
assurance-décès … Ce schéma triangulaire est une figure imposée dans le film
noir américain. La Mort n’était pas au
rendez-vous (Conflict de Curtis
Bernhardt/1945) ou Le Facteur sonne
toujours deux fois (The Postman
always rings twice du même James M.Cain et tourné par Tay Garnett en 1946) reprendront
cette trame passionnelle et meurtrière.
Bien après près avoir commis leur forfait, les deux
amants se retrouvent la nuit chez Phyllis, dans une grande villa à Los Angeles.
La semi-obscurité à l’intérieur de la maison est synonyme de danger. Une faible
lumière traverse les stores vénitiens, projetant les ombres des lamelles sur le
mur et le corps de Walter. Cette lumière tamisée, entre chien et loup, centre
le regard du spectateur sur l’agent d’assurance dont le visage se confond avec
la noirceur qui enveloppe le salon. Ce contraste de luminosité entre la tête et
le corps souligne l’ambiguïté du personnage et sa double personnalité :
agent d’assurance le jour et criminel la nuit. Il incarne la face pervertie du
rêve américain, cherchant par le meurtre, à s’enrichir tout en possédant la
femme de ses rêves. Mais au lieu de se précipiter vers sa maîtresse, Walter
s’est figé, incertain, à quelques mètres d’elle. Il sait, à ce moment-là, qu’il
a déjà un concurrent et que Phyllis a probablement déjà assassiné la première
femme de son mari. Phyllis est confortablement assise dans un fauteuil, les
jambes croisées, une cigarette à la main, et revêtue du même vêtement blanc
qu’elle portait le jour de sa première rencontre avec Walter. Elle a tous les
attributs de la femme fatale : blonde, décontractée, séductrice,
sensuelle, cupide et prête à tout pour parvenir à ses fins et jouir de la prime
liée au décès de son mari. Le vernis immaculé de la demeure bourgeoise
contraste avec les âmes noires des meurtriers. Les deux protagonistes se font désormais
face dans un espace qui s’apparente à une toile d’araignée dans laquelle Walter
tente de se débattre. La distance qui les sépare symbolise la méfiance et le
rejet qui se sont installés entre eux. Walter n’est plus que cet agent
d’assurance, dont les rêves se sont fracassés contre les murs de cette demeure
où plane la mort. Ce travail sur l’ombre et la lumière, associé au décor et aux
personnages est autant l’œuvre de Billy Wilder – Austro-Hongrois de naissance,
il a vécu à Berlin dans les années 20, au plus fort de la créativité
expressionniste allemande - que de son directeur de la photographie, John F.
Seitz qui a déjà exercé ses talents sur le plateau de Tueurs à gages (This Gun for
Hire, Franck Tuttle, 1942). Cet esthétisme en noir et blanc capte
magnifiquement la fatalité imprégnant l’itinéraire sanglant de ces deux amants
qui ont cru, un temps, pouvoir dépasser et fuir leur condition d’Américains
moyens. À défaut de pouvoir s’aimer, ils préféreront s’entretuer.
mardi 3 janvier 2017
Le rêve chez Damien Chazelle
Après Guy
and Madeline on a Park Bench (2009) et Whiplash
(2014), Lala Land (2016) est le
troisième film de Damien Chazelle. Dans cette comédie musicale, Mia (Emma
Stone) rêve de devenir actrice à Hollywood et Sebastian (Ryan Gosling),
pianiste virtuose, aspire à ouvrir un club de jazz à Los Angeles. Un concours
de circonstances heureuses va amener les trajectoires de ces deux idéalistes à
se rencontrer. Pour déclarer sa flamme à l’autre, quoi de plus normal à Los
Angeles, que de se retrouver dans une salle de cinéma dans laquelle est projeté
le film de Nicholas Ray, La Fureur de
vivre (Rebel Without a Cause/1955).
En retard, Mia se place sur la scène devant l’écran pour chercher du regard
Sebastian. Celui-ci, à droite du cadre, se lève, les mains dans les poches, fixant
du regard celle qui vient de faire irruption dans sa vie. À l’instar de Jim
Stark (James Dean), que l’on a vu fugitivement sur l’écran de la salle, à
proximité de l’observatoire astronomique de la cité des anges, Mia et Sebastian
sont proches des étoiles de leurs toiles imaginaires. Mia est au premier plan,
sous les feux de la rampe, irradiée par la lumière du projecteur, fixé pour la
première fois, sur elle. La luminosité de l’écran de cinéma, hors-champ, permet
de bien définir, en contre-jour, sa silhouette, prise ainsi entre deux feux.
Mia est enfin dans cette lumière qu’elle cherche obstinément, mais reste
invisible aux yeux des spectateurs qui ne la remarquent pas. Sebastian, quant à
lui, est encore dans l’ombre. Il n’est pour l’instant qu’un pianiste de bar
cherchant, lui aussi, une échappée en guise d’entrée en scène. Alors que
les spectateurs regardent droit devant eux, hypnotisés par l’enchantement
qu’exerce sur eux le film projeté, le temps n’existe plus pour Mia et Sebastian.
La vie, le cinéma et la musique se conjuguent pour mener les amants vers
d’autres rivages, vers un ailleurs qui n’a plus de prise sur le réel et les
difficultés du quotidien auxquelles ils sont confrontés. La mise en abyme
romantique de la séquence souligne la naissance de leurs sentiments. Marchant
sur les traces de couples célèbres comme Fred Astaire et Ginger Rogers ou Judy Garland
et Gene Kelly, ce duo renoue avec les chorégraphies qui ont fait la gloire de
l’âge d’or du cinéma hollywoodien. Suivez
la flotte (Follow the Fleet de
Mark Sandrich/1936), Un Américain à Paris
(An American in Paris de Vincente
Minnelli/1951) ou encore Chantons sous la
pluie (Singing in the Rain de
Stanley Donen/1952) vagabondent dans nos mémoires pour mieux renaître sous le
ciel étoilé de la nuit californienne.
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