Dans le western, la partie de poker est un rituel, au même titre que le duel par exemple. Comme il s’agit habituellement d’un divertissement à enjeux d’argent élevés nécessitant un goût du risque et de la stratégie avec une part non négligeable de hasard et d’imprévisibilité, le suspense règne toujours en maître. Au fur et à mesure du jeu, la tension n’en finit pas de croître et sa résolution se condense le plus souvent en une seule main. La partie de poker au début de Winchester ’73 (Anthony Mann, 1950) ne fait pas exception à la règle. Cette fois-ci, ce n’est pas l’argent qui est seul en jeu, mais bien un fusil à répétition exceptionnel, une Winchester parfaite, modèle 1873, que Dutch Henry Brown (Stephen McNally, attablé à droite de l’image) a volé le matin même à Lin McAdam (James Stewart), le gagnant du concours de tir organisé à Dodge City, auquel les deux hommes avaient participé. Le premier se sait poursuivi par le second; il lui est donc urgent de se renflouer et de repartir. Sauf que Dutch Henry n’avait pas prévu l’intérêt soudain que Joe Lamont (John McIntire, à gauche de l’image) porte à ce fusil à répétition qui manifestement attise toutes les convoitises.
Commençons par Dutch Henry Brown. Mann nous avait déjà alerté en le désignant bad guy patenté, agressant violemment Lin McAdam, par surprise et en bande organisée, pour assouvir son hubris, sa rancoeur et son fétichisme pour les armes à feu. La traîtrise lui va bien, puisque nous le sentons capable de tirer dans le dos, sans état d’âme, mais avec une délectation malsaine. Avec cette solide noirceur suintant de son corps, son regard inquiétant et son instinct de piranha, il fait bien comprendre que tout chez lui se joue en une fraction de seconde. Certes, il ne manque pas d’une certaine densité, mais nous savons d’emblée que cet homme-là n’est pas très catholique et nous l’imaginons bien davantage en train d’attaquer une banque que de participer à la quête de l’église le dimanche. Face à lui, Joe Lamont n’a rien à lui envier. Trafiquant d’armes sans scrupules, il est en route pour fournir des fusils aux tribus indiennes environnantes. Son chapeau haut de forme, peu usité dans ces régions sauvages de l’Ouest américain, son gilet sans manches et sa chemise blanche le font pourtant davantage ressembler à un croupier. Moins violent que son vis-à-vis, mais peut-être plus cynique et fourbe, il a tout du tricheur éhonté, une figure consubstantielle au poker dans le western, avec sa manière de mélanger les cartes, de les tenir et de frotter un as de pique laissant suggérer que la carte est marquée. Enfin, ce jeu d’argent ne serait rien sans spectateurs. Derrière les deux protagonistes principaux, se tiennent Wheeler (James Millican) à gauche et Wesley (Steve Brodie) à droite, les deux hommes de main de Dutch Henry. Décontractés, voire goguenards, ils ont vu le jeu – un full - de leur patron. Plus en retrait, Ryker (John Alexander), le barman et propriétaire du saloon, complète cette figure triangulaire en adoptant, pour l’instant et en surplomb, l’attitude de l’observateur neutre, bien conscient qu’il n’y a rien d’inoffensif dans la puissance ludique du poker, puisque celui-ci est d’abord, outre l’argent en jeu, l’expression de rapports de force structurés autour du risque, du pouvoir, de la tromperie, du triomphe ou de la chute. Un condensé des conflits humains en somme.
Regardons maintenant l’intense jubilation que Dutch Henry éprouve à ce moment de la partie : « Aces full on eights. Just missed being a dead man’s hand » (« Full aux as par les huit. J’ai manqué de peu une main de l’homme mort ») dit-il en abattant ses cartes à défaut de son adversaire. Un as en moins et il aurait eu en effet cette fameuse « main de l’homme mort », une combinaison au poker rendue célèbre parce qu’elle était celle que tenait Wild Bill Hickok, le 2 août 1876, avant de se faire assassiner par Jack McCall dans un saloon de Deadwood (Dakota du Sud)[1]. Cette main était composée d’une double paire d’as par les huit (« aces and eights ») de trèfle et de pique, de couleur noire. Le full de Dutch Henry est donc supérieur, ce qui explique son assurance. Pourtant, le malfrat aurait dû réfléchir à deux fois avant de prononcer cette phrase parce que « la main de l’homme mort » a, dans le western, une sinistre réputation puisqu’elle préfigure toujours le trépas violent du joueur, qui peut certes, remporter la mise, mais sans avoir le loisir de dépenser dans des libations diverses l’argent gagné : Luke Plummer (Tom Tyler) dans Stagecoach (John Ford, 1939) et Liberty Valance (Lee Marvin) dans The Man who shot Liberty Valance (du même Ford, 1962) avaient cette main avant qu’ils ne mordent la poussière dans les grands-rues de Lordsburg pour le premier et de Shinbone pour le second. Cette double paire est même le titre éponyme du film de Sam Newfield (Aces and Eights, 1936) au cours duquel est brièvement présentée l’infortune de Wild Bill Hikock qui a eu le tort de s’assoir, dos à la porte d’entrée du saloon. Pour un homme habituellement sur ses gardes, pareille négligence peut apparaître comme une étourderie, mais ni l’Histoire et encore moins la légende ne disent mot sur les raisons de cette décision aussi fâcheuse que funeste.
Dutch
Henry pensait avoir une main gagnante pour repartir plein aux as, Winchester
comprise. Bien mal lui en a pris, parce que c’est bien un carré de trois que Joe
Lamont, à l’ultime seconde, va abattre sur la table, donc un jeu supérieur au
full. Chanceux, malchanceux, les protagonistes ont une compréhension totale des
aléas de l’existence. Mais à cet instant, la marque de Caïn est déjà sur Dutch
Henry puisqu’il n’échappera pas à la malédiction qui entoure la combinaison
fatale. Damné face aux ténèbres qui lui ont donné la main, il ne peut, pour
l’instant, que regretter d’avoir perdu la Winchester ’73.
[1] On peut noter l’anachronisme de la
citation choisie par Mann. Le concours de tir à Dodge City se déroule le 4
juillet 1876, jour de la fête de l’indépendance des États-Unis et la partie de
poker a lieu dans la soirée. Or Wild Bill Hickock ne sera tué qu’un mois plus
tard.


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