vendredi 28 août 2026

La duplicité chez Marlon Brando


Rarement un titre de film ou une interprétation du personnage principal auront mieux représenté la personnalité d’un metteur en scène et d’un acteur. Marlon Brando conjugue ces deux fonctions dans One-Eyed Jacks (1961), son unique - dans tous les sens du terme - œuvre réalisée en cinquante-sept ans de carrière. Le titre renvoie aux valets de cœur et de pique représentés de profil, à la différence des valets de carreau et de trèfle dont on peut voir les deux yeux. Les deux premiers, les « valets borgnes », ne montrant donc qu’un œil et une moitié de visage, métaphorisent des personnages qui affichent leur « bon côté » tout en dissimulant habilement leurs turpitudes. Cette duplicité, cette dissimulation, voire ce double jeu sont autant au cœur du film que dans la personnalité de Brando. 

Prenons une des premières séquences se déroulant dans une magnifique hacienda. Portant beau avec sa chemise blanche, son écharpe et sa veste, Rio (Marlon Brando) fait la cour à Margarita, une affriolante señorita mexicaine (Mina Martinez). Avec ses mouvements lents et décontractés, sa voix douce et son visage impassible duquel semble émaner étrangement une lassitude existentielle, il déploie, sur un mode très underplay, un charme ensorceleur auquel la jeune femme n’est visiblement pas insensible. Il vient de lui raconter qu’il voyageait beaucoup en convoyant des fonds bancaires à travers le Mexique, et lui offre une bague comme gage de son amour, une bague qui, affirme-t-il, appartenait à sa mère décédée. Submergée par l’émotion, Margarita, colombe aussi blanche que le voile en dentelles qu’elle porte sur la tête, finit par succomber au magnétisme de son courtisan. Mais à cet instant, nous savons déjà que tout est faux, que Rio est un imposteur et un tentateur. Pilleur de banques, sans domicile fixe et constamment en fuite, il est recherché par toutes les polices du Mexique. De retour d’un braquage commis à Sonora, au cours duquel il a volé à une cliente cette fameuse bague, le hors-la-loi apparaît immédiatement comme un menteur pathologique, un manipulateur de grande envergure, aussi à l’aise pour feindre des sentiments que pour exploiter la crédulité de la jeune femme. Comme un rappel de la vision du monde et du rapport aux autres qu’avait Brando tout au long de sa vie. Il estimait en effet qu’il fallait « mentir pour vivre »[1]. Ne sachant rien faire d’autre, il prit très tôt le parti d’exercer le métier d’acteur, en affirmant à qui voulait l’entendre qu’il ne s’agissait pas d’un métier sérieux puisque tout le monde avançait masqué, en jouant un rôle. « J’ai le mensonge facile, j’excelle à présenter les choses sous un faux jour, à donner l’impression que je suis sincère. Un honnête homme aussi peut tromper son monde, mais la première personne qu’il trompe, c’est lui-même »[2]. À l’écran, grimé en un Don Vito Corleone vieillissant (The Godfather, F.F. Coppola, 1972), en lieutenant de vaisseau  britannique, plus dandy que marin (Mutiny on the Bounty, Lewis Milestone, 1962), en pionnière de l’Ouest d’un âge certain (Missouri Breaks, Arthur Penn, 1976) ou encore en Docteur Moreau, caché derrière un visage blanchi par un fond de teint, de grosses lunettes noires, un seau métallique à glace sur la tête et une grande robe vaporeuse (The Island of Dr Moreau, John Frankenheimer, 1996),  Marlon Brando n’a jamais hésité à utiliser les maquillages les plus outranciers ou les postiches les plus improbables pour donner plus d’imprévisibilité mais aussi davantage d’originalité à ses rôles. Dans One-Eyed Jacks, cette fois-ci sans maquillage, mais toujours avec cette capacité déroutante de dire une chose et vouloir l’exact contraire, Brando/Rio dévoile les zones grises et inexplorées qui se cachent derrière les apparences. 

Ici, le serviteur galant ne jettera le masque que lorsque son chef de bande Dad Longworth (Karl Malden) accourra au grand galop pour le prévenir de la proximité des Rurales, la milice mexicaine. En prenant la fuite, il n’oubliera pas, en mufle accompli, de récupérer brutalement la bague offerte à Margarita quelques instants plus tôt et de lui dire sur un ton narquois : « Navré chérie, ce sera pour une autre fois. Excuse-moi ».



[1]  Titre de la masterclass sur le métier d’acteur que Brando a organisé en 2002 à Los Angeles.

[2] Marlon Brando avec Robert Lindsey, Les chansons que m’apprenait ma mère, Belfond, 1994, p.201




mardi 11 août 2026

« La main de l'homme mort » chez Anthony Mann



Dans le western, la partie de poker est un rituel, au même titre que le duel par exemple. Comme il s’agit habituellement d’un divertissement à enjeux d’argent élevés nécessitant un goût du risque et de la stratégie avec une part non négligeable de hasard et d’imprévisibilité, le suspense règne toujours en maître. Au fur et à mesure du jeu, la tension n’en finit pas de croître et sa résolution se condense le plus souvent en une seule main. La partie de poker au début  de Winchester ’73 (Anthony Mann, 1950) ne fait pas exception à la règle. Cette fois-ci, ce n’est pas l’argent qui est seul en jeu, mais bien un fusil à répétition exceptionnel, une Winchester parfaite, modèle 1873, que Dutch Henry Brown (Stephen McNally, attablé à droite de l’image) a volé le matin même à Lin McAdam (James Stewart), le gagnant du concours de tir organisé à Dodge City, auquel les deux hommes avaient participé. Le premier se sait poursuivi par le second;  il lui est donc urgent de se renflouer et de repartir. Sauf que Dutch Henry n’avait pas prévu l’intérêt soudain que Joe Lamont (John McIntire, à gauche de l’image) porte à ce fusil à répétition qui manifestement attise toutes les convoitises. 

Commençons par Dutch Henry Brown. Mann nous avait déjà alerté en le désignant bad guy patenté, agressant violemment Lin McAdam, par surprise et en bande organisée, pour assouvir son hubris, sa rancoeur et son fétichisme pour les armes à feu. La traîtrise lui va bien, puisque nous le sentons capable de tirer dans le dos, sans état d’âme, mais avec une délectation malsaine. Avec cette solide noirceur suintant de son corps, son regard inquiétant et son instinct de piranha, il fait bien comprendre que tout chez lui se joue en une fraction de seconde. Certes, il ne manque pas d’une certaine densité, mais nous savons d’emblée que cet homme-là n’est pas très catholique et nous l’imaginons bien davantage en train d’attaquer une banque que de participer à la quête de l’église le dimanche. Face à lui, Joe Lamont n’a rien à lui envier. Trafiquant d’armes sans scrupules, il est  en route pour fournir des fusils aux tribus indiennes environnantes. Son chapeau haut de forme, peu usité dans ces régions sauvages de l’Ouest américain, son gilet sans manches et sa chemise blanche le font pourtant davantage ressembler à un croupier. Moins violent que son vis-à-vis, mais peut-être plus cynique et fourbe, il a tout du tricheur éhonté, une figure consubstantielle au poker dans le western, avec sa manière de  mélanger les cartes, de les tenir et de frotter un as de pique laissant suggérer que la carte est marquée. Enfin, ce jeu d’argent ne serait rien sans spectateurs. Derrière les deux protagonistes principaux, se tiennent Wheeler (James Millican) à gauche et Wesley (Steve Brodie) à droite, les deux hommes de main de Dutch Henry. Décontractés, voire goguenards, ils ont vu le jeu – un full - de leur patron. Plus en retrait, Ryker (John Alexander), le barman et propriétaire du saloon, complète cette figure triangulaire en adoptant, pour l’instant et en surplomb, l’attitude de l’observateur neutre, bien conscient qu’il n’y a rien d’inoffensif dans la puissance ludique du poker, puisque celui-ci  est d’abord, outre l’argent et le fusil en jeu, l’expression de rapports de force structurés autour du risque, du pouvoir, de la tromperie, du triomphe ou de la chute. Un condensé des conflits humains, en somme. 

Regardons maintenant l’intense jubilation que Dutch Henry éprouve à ce moment de la partie : « Aces full on eights. Just missed being a dead man’s hand » (« Full aux as par les huit. J’ai manqué de peu une main de l’homme mort ») dit-il en abattant ses cartes à défaut de son adversaire. Un as en moins et il aurait eu en effet cette fameuse  « main de l’homme mort », une combinaison au poker rendue célèbre parce qu’elle était celle que tenait Wild Bill Hickok, le 2 août 1876, avant de se faire assassiner par Jack McCall dans un saloon de Deadwood (Dakota du Sud)[1]. Cette main était composée d’une double paire d’as par les huit (« aces and eights ») de trèfle et de pique, de couleur noire. Le full de Dutch Henry est donc supérieur, ce qui explique son assurance. Pourtant, le malfrat  aurait dû réfléchir à deux fois avant de prononcer cette phrase parce que « la main de l’homme mort » a, dans le western, une sinistre réputation puisqu’elle préfigure toujours le trépas violent du joueur, qui peut certes, remporter la mise, mais sans avoir le loisir de dépenser dans des libations diverses l’argent gagné : Luke Plummer (Tom Tyler) dans Stagecoach (John Ford, 1939) et Liberty Valance (Lee Marvin) dans The Man who shot Liberty Valance (du même Ford, 1962) avaient cette main avant qu’ils ne mordent la poussière dans les grands-rues de Lordsburg pour le premier et de Shinbone pour le second. Cette double paire est même le titre éponyme du film de Sam Newfield (Aces and Eights, 1936) au cours duquel est brièvement présentée l’infortune de Wild Bill Hikock qui a eu le tort de s’assoir, dos à la porte d’entrée du saloon. Pour un homme habituellement sur ses gardes, pareille négligence peut apparaître comme une étourderie, mais tant l’Histoire que la légende ne disent mot sur les raisons de cette décision aussi fâcheuse que funeste. 

Dutch Henry pensait donc avoir une main gagnante pour repartir plein aux as, Winchester comprise. Bien mal lui en a pris, parce que c’est bien un carré de trois, un jeu supérieur au full, que Joe Lamont, à l’ultime seconde, va abattre sur la table. Chanceux, malchanceux, les protagonistes ont une compréhension totale des aléas de l’existence. Mais pour le premier il y a bien pire: la marque de Caïn est déjà sur lui puisqu’il n’échappera pas à la malédiction qui entoure la double paire d'as par les huit. Damné face aux ténèbres qui lui ont donné la main, il ne peut, pour l’instant, que  regretter d’avoir perdu  la Winchester ’73.

 

 


[1] On peut noter l’anachronisme de la citation choisie par Mann. Le concours de tir à Dodge City se déroule le 4 juillet 1876, jour de la fête de l’indépendance des États-Unis, et la partie de poker a lieu dans la soirée. Or Wild Bill Hickock ne sera tué qu’un mois plus tard.