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mardi 19 septembre 2023
Le labyrinthe chez Anthony Mann
samedi 9 septembre 2023
L'hubris chez Ernest B. Schoedsack et Irving Pichel
Immobile sur la marche d’un grand
escalier de pierre, un homme se tient en tenue de soirée, une longue et fine cigarette
dans la main droite, et la main gauche nonchalamment glissée dans la poche de
son pantalon. Pendant quelques secondes, il reste là, semblable à une statue,
comme si le premier geste qu’il avait eu pour accueillir Robert Rainsford (Joel
McCrea, hors champ) l’avait pétrifié. Visiblement
très distingué, comme animé par une force intérieure, il porte sous sa veste
noire une chemise à plastron recouverte d’un
gilet blanc, agrémentée d’un nœud papillon de la même teinte. Son visage aux traits
altiers, ses cheveux noirs découvrant un front haut, sa moustache et sa barbiche finement
taillées traduisent l’assurance de celui qui, bien né et instruit, sait qu’il
fait partie d’une élite sociale et culturelle. Tout son aspect, sa manière de
parler d’un ton suave en détachant lentement tous les mots respirent l’autorité
et le pouvoir. Seigneur et maître en son château perdu dans la jungle épaisse
d’une île du Pacifique, le comte Zaroff (Leslie Banks) est un Russe d’origine
cosaque, probablement ancien officier de la garde impériale du tsar, ayant fui,
avec armes, bagages et serviteurs, la révolution
de 1917. Dans ce plan extrait de The Most Dangerous Game (Ernest B.
Schoedsack et Irving Pichel, 1932), cet aristocrate, filmé en contre-plongée
pour mieux allonger les verticales et traduire son orgueil hypertrophié, fait, dans
la salle principale de cette forteresse, une apparition aussi inquiétante que
dissonante. Le contraste entre son extrême raffinement et l’allure
méphistophélique qui se dégage de lui renvoie à
un hors-champ imaginaire, à une époque particulièrement troublée où, en tant
qu’ancien officier cosaque, nous l’imaginons sans mal servir Nicolas II et participer,
en 1905, au mépris de toute humanité, à la répression particulièrement
sanglante des émeutes populaires d’Odesa[1].
Cette violence consubstantielle à son ancienne fonction irrigue l’ascendant
qu’il exerce sur son environnement. Véritable démiurge, en quête passionnée d’absolu,
aussi mégalomane que les docteurs Mabuse (Rudolf Klein-Rogge dans Docteur
Mabuse, le joueur, Fritz Lang, 1922) ou Moreau (Charles Laughton dans Island
of Lost Souls, Erle C. Kenton, 1932), Zaroff, avec cette séduction perverse
qui le caractérise, fait plier le monde à sa démesure. Ivre de sa puissance et
de son désir de domination, ce génie du mal a recréé au bout du monde, sur une
île que les cartes marines ne relèvent pas, un pandémonium sur lequel il règne
sans partage et dans lequel il laisse libre cours à son obsession de la chasse,
non pas en traquant un quelconque animal – il pense que même le plus redoutable
d’entre eux n’est pas à la mesure de son talent – mais un seul gibier intelligent,
le plus dangereux (pour reprendre le titre original), celui susceptible de lui
procurer des frissons de plaisir sadique : l’être humain. À gauche du
cadre, l’ombre du comte, comme découpée à même les ténèbres, se détache sur le
mur, mur qui prend part à ce malaise d’autant plus troublant qu’il est renforcé
par les motifs de l’immense tapisserie accrochée derrière lui.
Cette tapisserie, prolongement de
la violence vénéneuse et implacable du propriétaire de ces lieux, révèle
immédiatement la vérité d’une âme noire et corrompue. Finement tissés, les fils
de trame offrent au regard du spectateur, mais aussi à ceux des infortunés rescapés
des naufrages orchestrés par Zaroff, un centaure au visage grimaçant et bestial,
une flèche plantée dans le dos, tenant dans ses bras une femme évanouie et en
partie dénudée. Directement inspirée des vers du livre IX des Métamorphoses
rédigé par le poète latin Ovide, et dans
lequel celui-ci décrit la mort du centaure Nessus terrassé par une flèche empoisonnée
décochée par Héraclès alors que le premier menaçait d’abuser de Déjanire, la
femme du second, la tapisserie, placée sous le signe de l’irrémédiable, préfigure
le destin de Zaroff, métaphorise sa chute, alors qu’il entre en scène à cet
instant. Le centaure est le comte, mélange d’Éros et de Thanatos,
démente incarnation de toutes les dépravations humaines. « First kill, then love », dit-il
voluptueusement à ses futures victimes. À l’instar de l’hippanthrope, il sera finalement
terrassé par la flèche de Robert Rainsford, un naufragé ayant survécu aux côtés
d’Eve Trowbridge (Fay Wray) à la chasse tant redoutée, avant d’être dévoré par
la meute de chiens qu’il entretient dans un chenil situé dans les bas-fonds de
sa forteresse : ces mêmes chiens qui figurent eux aussi sur la bordure de
la tapisserie. Mais pour le moment, au milieu de cet escalier, tout à son afféterie,
Zaroff matérialise encore la beauté du diable en incarnant l’alpha et l’oméga du
gentleman et du prédateur forcément darwinien, indiciblement cynique et qui « n’attend
rien des hommes qu’un plaisir qu’il est contraint de prendre par la violence[2] ».
Et c’est bel et bien de toute cette hybridité mortifère qu’il est question dans
ce plan.
Tourné au même moment que King
Kong par le même studio RKO Pictures et la même équipe – mais sans Leslie
Banks et Joel McCrea toutefois – The Most Dangerous Game est un diamant
noir dont la lumière sépulcrale irradie toujours le cinéma fantastique. Au
contraire du baron Frankenstein ou des Docteurs Jekyll et Cyclops[3],
le comte Zaroff n’est pas un homme de science, mais il partage bien avec eux cette
hubris et cette vanité, ce complexe de Prométhée qui leur fait oublier qu’ils
ne sont que de simples mortels. Du haut de sa forteresse, ce patricien, aussi
illuminé que dangereux, a beau contempler son empire végétal et mépriser les
hommes et les femmes qu’il pourchasse, il n’en reste pas moins une version
primitive d’un homme dominé par ses instincts et finalement victime de sa
propre passion.
[1]
Ces violences inspirèrent à Sergueï Eisenstein l’épisode de l’escalier d’Odesa
où les troupes du tsar massacrèrent la population insurgée (Le cuirassé
Potemkine, 1925).
[2]
Claude Michel Cluny, « La chasse du comte Zaroff », Dossiers du
cinéma : Films 1, Casterman, 1971, p.23
[3]
Ernest Schoedsack réalisera en 1940 Dr. Cyclops, dans lequel le docteur
Thorkel (Albert Dekker) réussira, dans son laboratoire perdu au fond de la jungle
péruvienne, à rétrécir des créatures vivantes, y compris des êtres humains.
samedi 12 août 2023
L'ombre, la lumière et l'enfermement chez Georges Franju
Dans Les yeux sans visage
(Georges Franju, 1960), un chirurgien de renom, le professeur Génessier (Pierre
Brasseur), a causé un accident de voiture qui a atrocement
défiguré sa fille Christiane (Édith Scob). Pris de remords, cherchant à réparer
sa faute, mais aussi pour satisfaire son incommensurable vanité, il kidnappe et
assassine, avec l’aide de son assistante, des jeunes femmes, pour prélever la
peau de leur visage et la greffer sur celui de sa fille afin de lui redonner
une apparence humaine. Mais les expériences de ce chirurgien, autant démiurge
que scientifique dévoyé et criminel, échouent toutes les unes après les autres.
Depuis l’accident, Christiane, qui ne sort de sa chambre que revêtue d’un
masque pour dissimuler son visage écorché, erre en recluse silencieuse dans les
couloirs du manoir familial, perdu dans une banlieue isolée de la région
parisienne. L’apparition spectrale de Christiane, penchée par-dessus la
balustrade d’un escalier, les mains posées sur la rambarde, nous donne quelques
éléments de caractérisation : à l’instar du masque que porte Henry Jarrod
(Vincent Price dans House of Wax, André De Toth, 1953), celui de
Christiane, particulièrement froid et inexpressif, en dissimulant artificiellement
l’altération cauchemardesque d’une partie de son corps, camoufle aussi une ambivalence
tragique : celle d’être à la fois une victime innocente et une complice
des assassinats perpétrés par son père. Derrière ce masque et dans sa robe au
miroitement nacré qui lui donne un air fantomatique, Christiane est devenue une
figure de cire, une morte-vivante, oscillant entre mélancolie et désespoir, condamnée
à l’enfermement dans une maison qui a tout d’un labyrinthe particulièrement
claustrophobique, et dont la sortie n’existe pas. Le regard dirigé hors champ,
le corps en léger déséquilibre, elle descend, avec de multiples précautions, les
marches de cet escalier qui s’apparente à un espace transitoire, une frontière,
entre la tour où se trouve sa chambre et le laboratoire médical au sous-sol
dans lequel son père pratique ses expériences sanglantes.
Cette claustration empreinte de poésie
macabre est redoublée par l’utilisation de l’ombre et de la lumière dont les
contours participent d’une volonté de dramatiser visuellement cet espace
domestique. En France, Georges Franju se situe clairement au croisement de
plusieurs influences et de genres, de manière d’autant plus évidente que la photographie
de Eugen Schüfftan[1] et
la trame narrative proche de celles de Island of Lost Souls (Erle C.
Kenton, 1932), The Bride of Frankenstein (James Whale, 1935), ou encore Corridors
of Blood (Robert Day, 1958) renvoient directement et sans équivoque ce film
à l’expressionnisme allemand des années 1920 et au fantastique des années 1930-1950.
L’éclairage blafard diffusé en contre-plongée à partir du plafonnier, à
l’instar des jeux de clair-obscur dessinant les corps aux démarches
inquiétantes du Cabinet du docteur Caligari
(Robert Wiene, 1920) ou de Nosferatu le vampire (Friedrich W. Murnau,
1922), découpe la silhouette de Christiane et projette des formes et des lignes
sur le mur derrière elle. Ainsi, les ombres très denses des barreaux de la
balustrade forment comme une barrière métaphorique pour bien souligner l’état
d’esprit qui caractérise la jeune femme : elle est bel et bien prisonnière
de ce manoir, mais surtout de son père, ce nouveau docteur Moreau, qui n’a pas
hésité, après l’accident, à la déclarer au monde extérieur officiellement morte.
Dans le coin droit du champ, pour insister encore sur
l’intériorité douloureuse de Christiane, le tableau accroché au mur apparaît lacéré
par quatre lignes verticales qui symbolisent autant les fêlures de sa psyché
que les coups de scalpel que son père pratique sur les visages des malheureuses
victimes kidnappées. La lumière oblique dirigée sur la jeune femme fait d’elle
le point focal de l’image, contribuant ainsi à l’individualiser et à l’isoler, à
la rendre plus vulnérable, laissant dans l’ombre le reste du décor qui, cette
fois-ci, contrairement à celui aux perspectives faussées et aux lignes obliques de l’expressionnisme
originel, est toujours décrit par Franju avec
réalisme. L’escalier majestueux, le tableau, le plafond de l’étage inférieur
finement ouvragé sont constitutifs de la façade sociale du médecin qui répond
comme un écho contradictoire au désespoir, au déchirement intérieur et à
l’horreur que vit celle qui n’a ni visage à soi – même si le masque qu’elle
porte lui donne l’illusion d’en avoir un – ni existence propre. Dans ce monde où
l’obscur côtoie la lumière, la folie guette, au
même titre que celle qui finira par submerger une autre recluse au psychisme troublé
et hallucinatoire, Carol Ledoux (Catherine Deneuve dans Repulsion, Roman
Polanski, 1965).
« Comme dans les films de Jacques
Tourneur sur les zombies, tournés au début des années 40, Franju veut créer un
univers angoissant, une inquiétante étrangeté […], une esthétique de la mort au
cinéma, non pas une complaisante démonstration de l’agonie et de la souffrance,
mais une volonté d’évoquer l’imaginaire de l’au-delà[2].
» Nul doute que cet au-delà, réel ou fictif, ne peut être accessible pour
Christiane qu’en transgressant l’enfermement vertigineusement anxiogène imposé
par une structure patriarcale d’une violence rare.
dimanche 23 juillet 2023
Le travelling arrière chez Delmer Daves
Cadrant quelques secondes plus tôt le dos de Jubal Troop
(Glenn Ford assis à la table, en train de se retourner), la caméra vient
d’effectuer, en diagonale, un travelling arrière, particulièrement fluide et
rapide. En reculant, celle-ci élargit le champ pour introduire dans ce saloon faiblement
éclairé par une lampe à pétrole, Shep Horgan (Ernest Borgnine, à gauche du
photogramme)) qui, sa Winchester à la main, cherche à laver dans le sang un
affront qu’il ne peut pardonner. Celui-ci en effet soupçonne – à tort - Jubal
d’avoir une liaison avec sa femme Mae (Valérie French). Son attitude
corporelle, hiératique et menaçante, dit toute sa détermination, même si son
visage est coupé par les limites du cadre. Le travelling arrière permet le plus
souvent de passer du particulier au général, de la conversation qu’avaient,
autour d’une table, Jubal avec Reb Haislipp (Charles Bronson) au dévoilement du
saloon et au surgissement de Shep au premier plan. L’intérêt est double :
replacer le premier dans un décor qui l’isole, et faire de l’entrée dans le champ
du troisième, l’élément dramatique prompt à faire basculer le film dans la
tragédie. Jubal, encore assis sur sa
chaise, n’est certes pas seul, mais apparaît d’autant plus vulnérable qu’il ne
porte aucune arme. Dans le western, à côté du cheval et de la bouteille de
whisky, le colt ou la Winchester sont pourtant des éléments indispensables pour
survivre dans ces contrées de l’Ouest sauvage. Entrer dans un saloon aussi peu
vêtu équivaut donc au mieux à une faute d’inattention ou au pire à une naïveté
touchante concernant la bonté du genre humain. Rien de tel en fait chez Jubal
puisque celui-ci refuse la violence sous toutes ses formes en cherchant à
expurger un passé traumatisant – un père mort accidentellement par sa faute et
une mère toxique – et une errance qui s’apparentait à une fuite en avant jusqu’au jour
où Shep avait décidé de lui faire confiance en le nommant contremaître de son
exploitation. C’est dire l’originalité de ce personnage tourmenté que Delmer
Daves met en scène dans l’Homme de nulle part (Jubal, 1956) et
qui n’a jamais été aussi fébrile qu’à cet instant. Savoir à ce sujet que Shep était progressivement devenu pour Jubal un père de substitution ne rend la scène
que plus bouleversante. Le décor est donc
le saloon, un lieu emblématique du western, créateur de lien social, lieu de
rencontres, de rixes, de plaisirs coupables, de bacchanales et de jeux d’argent
en tout genre. Quand le cowboy assoiffé y entre, le plus souvent par une porte
à double battant, il n’est jamais assuré d’en ressortir vivant, mais le plus
souvent les pieds devant, le corps criblé par une giclée de plomb. À
l’arrière-plan, le barman s’est déjà éclipsé prudemment, probablement par une
porte arrière, et les quelques consommateurs encore présents, en fins
connaisseurs des risques encourus, sont eux en train de s’éloigner de la ligne
de mire du fusil de Shep. La tension est à ce moment à son comble. Grâce au
travelling, le réalisateur peut ainsi placer successivement et dans un même
mouvement, comme pour mieux galvaniser l’image, ses deux personnages principaux
dans la topographie d’un lieu clos. Puisque tout est net dans le plan, il donne
ainsi autant d’importance à Jubal qu’à Shep, afin de mieux rendre lisibles tous
les enjeux de la séquence : vengeance, jalousie, trahison, fatalité et
violence.
mardi 11 juillet 2023
La menace chez Jean-Marc Vallée
Au premier plan, filmée de dos,
légèrement floutée, Cheryl Strayed (Reese Witherspoon) vient brusquement de se
retourner, le visage déformé par une vive incrédulité. Un homme (Charles Baker)
se tient en face d’elle aussi figé que les restes déchiquetés du tronc d’arbre
situé à sa gauche, et dont la base se perd au milieu de cet océan d’herbes
sauvages. À l’arrière-plan, l’horizon est bloqué par une ligne de conifères qui
s’apparente à une frontière derrière laquelle se devinent des espaces hostiles
et impénétrables comme il y en a tant dans la Sierra Nevada, à l’ouest des
États-Unis. La jeune femme venait quelques instants plus tôt de changer de
vêtements lorsqu’elle remarqua cet homme qui l’épiait manifestement depuis un
certain temps. La mise au point est faite sur cette figure inquiétante et
l’espace végétal qui l’entoure, comme si les deux ne faisaient plus qu’un.
Tétanisée par cette vision, imaginant le pire, Cheryl n’ose bouger. Dans cette
scène de Wild (2014), le wilderness n’est plus ce jardin d’Éden tant
glorifié par la mythologie de l’Ouest, mais un
décor tragique, un espace transformé en lieu clos mortifère et en réceptacle de
toutes ses peurs. À cet instant, le temps s’est arrêté. Il n’est plus rien au
monde que ces deux êtres dont chacun a dans les yeux de l’autre un aperçu de
l’éternité.
Ce chasseur menaçant, rencontré
quelques instants plus tôt, est revenu sur ses pas. Dans son hiératisme,
semblant surgi de nulle part et rendu quasi invisible par sa veste de camouflage, il incarne, à
l’instar des rednecks dégénérés de Deliverance (John Boorman,
1972) l’archétype du primitif, une matérialisation sombre et sinistre de la
part refoulée de l’humanité. Avec sur son dos un râtelier sur lequel sont fixés
un arc et de longues flèches métalliques, en plus d’un long couteau pendant à
sa ceinture, l’homme marque ce territoire inhospitalier de sa présence en
montrant bien que celui-ci ne peut se conquérir que par la violence, et non en
le traversant de manière transitoire, comme Cheryl. Doté d’une nature sauvage
et de pulsions qu’il ne cherche pas à dissimuler, il évolue dans ces terres
vierges, sans carte ni boussole, avançant instinctivement dans l’espace
forestier comme s’il y avait toujours vécu. Au milieu de la clairière parsemée
d’arbres morts, réduit à une fonction menaçante et donnant l’impression de
privilégier cet instant de plaisir pervers, l’homme introduit un malaise, une
insécurité encore renforcée par la
vulnérabilité de Cheryl dont les épaules affaissées traduisent une angoisse
asphyxiante. Enfin, cette confrontation annonciatrice d’un danger mortel permet
à Jean-Marc Vallée de ne dessiner rien de moins qu’une vision du monde dans
laquelle une ligne de fracture oppose violence et civilisation, régression
morale et humanisme, comme pour nous dire que de cette nature, à bien des
égards fascinante, peut naître à tout instant le drame.
Pour le réalisateur, les
États-Unis sont d’abord un territoire à parcourir aux dimensions inégalées, un
espace rédempteur qui doit permettre à Cheryl, après une série de drames
personnels et une vie chaotique et autodestructrice (le décès de sa mère, un
divorce, une dépendance à l’héroïne, des
aventures sexuelles sans lendemain), de dénouer une crise existentielle, et de
trouver une issue pour expurger le désordre qui organisait sa vie et ainsi apaiser une déchirure que seul le contact d’une
beauté virginale pouvait transfigurer. Aussi mal préparée que les pionniers
d’autrefois, Cheryl parcourt, sous un ciel immense avec comme ligne de mire la
silhouette des montagnes, non plus d’est en ouest mais du sud au nord, le
Pacific Crest Trail, un sentier qui, de la frontière américano-mexicaine
jusqu’à celle du Canada, serpente sur 4200 km, traversant successivement la
Californie, l’Oregon et l’État de Washington. Du désert aride de Mojave aux
forêts profondes de la chaîne des Cascades, en passant par les sommets enneigés
de la Sierra Nevada, Cheryl est confrontée tout autant à une nature vierge
comme au commencement du monde, belle mais impitoyable – et dans laquelle il est
possible de se perdre comme Christopher McCandless (Emile Hirsch dans Into the Wild, Sean Penn, 2007) – qu’à
ses propres démons réanimés par l’apparition
de ce chasseur. Il y a incontestablement chez Jean-Marc Vallée quelque chose
d’Anthony Mann dans sa manière de décrire un personnage aux multiples fêlures
intérieures, solitaire mais libre, coupé provisoirement de son milieu
d’origine, et constamment absorbé par un environnement qui lui reste supérieur.
Cheryl ressemble alors à Vance Jeffords (Barbara Stanwyck dans The Furies,
1950) ou à son équivalent masculin Lin McAdam (James Stewart dans Winchester ‘73, 1950).
Plus souvent parcourue en
voiture, en moto ou en camion (Grapes of Wrath, John Ford, 1940 ; Easy Rider, Dennis Hopper, 1969 ; Vanishing
Point, Richard C. Sarafian, 1971 ; ou encore Thelma & Louise,
Ridley Scott, 1991), mais aussi à pied comme Charlie Chaplin et Paulette
Goddard dans le dernier plan de Modern Times (Charlie Chaplin, 1936), Al
Pacino et Gene Hackman faisant du stop tout au long de Scarecrow (Jerry
Schatzberg, 1973) sans oublier Emile Hirsh arpentant les grands espaces
jusqu’au bout de la piste (Into the Wild, déjà cité[1]),
ou encore à cheval à l’image de John Wayne à la recherche de sa nièce (The
Searchers, John Ford, 1956) et de Clint Eastwood à la poursuite des
meurtriers de sa famille (The Outlaw Josey Wales, Clint Eastwood, 1976),
la route fait partie intégrante de la mythologie américaine fondée sur
l’histoire d’un territoire en expansion. Consubstantielle à l’immensité de ce
pays, et tout aussi magnifiée par les mots de Mark Twain, Jack London ou Jack
Kerouac, elle permet en effet de saisir, jusqu’à l’exaltation, ce sentiment de
liberté, d’ouverture, mais aussi, parfois, de péril et d’impuissance.
lundi 3 juillet 2023
Les loups de Wall Street chez Michael Wadleigh
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Sur Wall Street à New-York, à quelques mètres de la
Bourse, avec sa colonnade rendue encore plus impressionnante par la
contre-plongée de la caméra, Federal Hall a été le berceau de la vie politique
américaine. C’est en ces lieux[1],
en 1785, que se sont réunis, au lendemain de la guerre d’Indépendance et avant
de s’installer à Philadelphie puis définitivement à Washington, les premiers
gouvernement et Congrès de la jeune histoire des États-Unis. La statue de
George Washington, à droite du cadre (photogramme 1), rappelle également que
c’est ici que celui-ci prononça en tant que Président, son discours
d’investiture le 30 avril 1789. Ce bâtiment austère et imposant, se dressant
comme une ombre menaçante au sud de la ville, semble écraser la scène qui se
déroule au niveau de la rue.
Une meute de loups menaçants vient de surgir de l’obscurité. L’un deux s’est élancé sur le capot d’une voiture dans laquelle le commissaire de police Warren (Dick O’Neill) vient de se réfugier (photogramme 1), alors qu’un autre, toute fourrure hérissée et canines agressives découvertes, s’est immobilisé sur le péristyle de l’édifice (photogramme 2), prêt à une attaque prédatrice. Venus du quartier délabré du Bronx dans lequel ils ont élu domicile, ils rôdent sur ce territoire new-yorkais en égorgeant tous ceux qui ont le malheur de s’approcher d’une église en ruine utilisée comme repaire. Ne faisant aucune distinction entre les clochards et les ivrognes errant dans le ghetto et dont les cadavres lacérés sont découverts sous les gravats des immeubles en cours de destruction, à l’instar du corps déchiqueté d’un riche promoteur immobilier de Manhattan impliqué dans la rénovation du Bronx gisant, aux côtés de celui de sa femme et de son garde du corps, dans le jardin de Battery Park au sud de Manhattan, ces loups tuent pour que leur territoire reste inviolé. Ils tuent autant pour se protéger que pour se nourrir, tout en incarnant la mauvaise conscience des descendant des premiers colons qui les avaient éradiqués au XIXe siècle, au même titre que les communautés amérindiennes qui vivaient si bien en symbiose avec les canis lupus qu’ils en avaient fait un animal-totem. Ces communautés, autrefois libres et souveraines, mais toutes deux victimes de la modernité, opposent à la civilisation actuelle le monde sauvage d’avant la conquête, d’avant l’arrivée de l’homme blanc et de sa rage destructrice vis-à vis de tout ce qui se trouvait en travers de sa route. Loups et Amérindiens, devenus les fantômes des États-Unis, peuplent désormais les espaces déshérités des grandes villes, à la périphérie de la multitude amnésique de sa propre histoire. En choisissant, enhardis par l’odeur du sang, de pénétrer le cœur originel de la démocratie américaine, les loups défient donc l'histoire d'un pays qui s'est construit dans la violence et le sang. Dans Wolfen (1980), Michael Wadleigh fait de ces apparitions spectrales le retour d’un refoulé culpabilisateur dont l’Autre (l’homme et l’animal) n’est que le miroir dans lequel l’Amérique peine à refléter sa part sombre.
À la lisière du fantastique, du thriller et de la
parabole politique, le film emprunte encore à l’esprit du Nouvel Hollywood, en
ce sens qu’il décrit à la manière de William Friedkin (French Connection,
1974) un New-York profondément inégalitaire, gangrené par la ségrégation
urbaine et ses inégalités sociales. Au moment où le cinéma reaganien et sa
bonne conscience vont prendre leur envol, Wolfen fouaille encore la
plaie en faisant un parallèle entre l’éradication des loups et celle des
peuples amérindiens dont les descendants, comble du paradoxe, alors qu’ils
avaient été chassés de leurs terres, se retrouvent à construire, entre ciel et
terre, les gratte-ciels et les ponts d’une Amérique qui les avait rejetés.
[1]
En fait, le bâtiment d’origine fut détruit en 1812 puis reconstruit pour servir
tour à tour de bureau des douanes, d’Hôtel de Ville et depuis 1972 de musée.
jeudi 1 juin 2023
Le dévoilement chez Maggie Greenwald
Avec ce plan extrait de The Ballad of Little Jo
(Maggie Greenwald, 1993), la caméra paraît avoir la position idéale – en
plongée – pour filmer, avec pudeur et retenue, ces cinq hommes et cette femme
entourant une table sur laquelle est couché le cadavre dénudé de Jo (Suzy Amis).
Au premier plan, l’entrepreneur de pompes funèbres vient de soulever le drap
recouvrant son corps, dévoilant ainsi son identité sexuelle. La stupéfaction
dont font preuve ces six personnes est à la mesure de la déflagration que
représente pour eux la révélation de ce que fut Jo. Depuis des décennies, celui
que tout le monde prenait pour un homme était en réalité une femme! Pour les habitants
de Ruby City, une petite communauté minière, boueuse et peuplée de prospecteurs
frustes et analphabètes, l’invisible devient pour la première fois visible. Ce
point de bascule, ce déséquilibre entre un passé de simulacre et un présent
révélé, fait déborder le récit vers une mélancolie teintée d’amertume. La mise au
jour de son intimité, même post mortem, rend enfin à Jo sa part de vérité
alors qu’elle avait réussi si longtemps, dans un jeu de rôle, qui tenait autant
de la libération que de l’emprisonnement, à mystifier les hommes… mais aussi
les femmes. Le visage de Jo forme un halo de douceur et ne porte plus la gêne
de celle qui, sous un chapeau à large bord enfoncé jusqu’aux yeux, cachait ses
traits qu’une balafre sur la joue gauche, qu’elle s’était infligée
volontairement, permettait de viriliser. Sur cette table mortuaire, débarrassée
de sa gangue vestimentaire masculine - long cache-poussière, pantalon, large chemise
et bottes, - elle gagne en apaisement et en sérénité ce qu’elle avait perdu en
sincérité dans cette inversion des sexes. Ce qui se donne comme dévoilement a
valeur, à cet instant, de fermeture d’un itinéraire entamé en 1866 lorsque Josephine
Monaghan, répudiée par sa famille bourgeoise de
la côte Est pour avoir eu un enfant illégitime, est contrainte de fuir vers
l’Ouest et ses contrées sauvages. Rapidement confrontée à la violence masculine
endémique, dans cet espace où une femme
seule est convoitée par tous les prédateurs, « Jo renonce à paraître
extérieurement une femme, adopte l’apparence d’un homme et se déclare tel[1]»
pour mieux se fondre dans un anonymat salvateur. Sous cette nouvelle identité,
elle exerce tous les métiers habituellement exercés par les hommes, de
palefrenier à berger en passant par orpailleur. Elle apprend à monter à cheval, à manier le Colt
et la Winchester, s’installe dans un homestead[2], sans tout à fait renoncer à vivre,
au-delà de son travestissement, une fulgurance amoureuse avec Tinman Wong
(David Chung), un Chinois, ancien ouvrier du rail et l’un des rares à avoir découvert
sa vraie nature.
Penchés sur le cadavre, les six personnages restent figés dans
leur perplexité, et ne cessent d’essayer de se convaincre de l’image qu’ils ont
sous leurs yeux. À la droite du cadre, Frank Badger – Bo Hopkins, un acteur que
l’on retrouve à trois reprises chez Sam
Peckinpah[3] –, les mains sur les hanches, apparaît le
plus interloqué. C’est lui qui avait donné à Jo un travail de berger pour lui
permettre de gagner ses premiers dollars. Il ne sait pas, à cet instant, s’il
doit hurler à la trahison, rire d’avoir été aussi facilement et aussi longtemps
dupé ou encore comprendre, à une époque où la différenciation des sexes se faisait
toujours au détriment des femmes, que ces dernières sont les égales des hommes.
Cette mise à sac de toutes ses certitudes fait de cet homme le représentant d’un
patriarcat dépassé, dont la composante essentielle, la virilité, est battue en
brèche. Lorsque nous regardons tous ces personnages, nous sommes frappés de leur
proximité avec ceux croisés chez Sam Peckinpah dans Ride the High Country
(1962), Robert Altman dans McCabe & Mrs.
Miller (1971) ou encore Dick Richards dans The Culpepper Cattle Co[4].
(1972) : des hommes barbus malodorants, mais
fleurant bon le machisme, une femme, drapée dans une large couverture,
tenancière d’un saloon pouvant servir occasionnellement de maison close, et un fossoyeur
endimanché associant, toute honte bue, alcool et mise en bière. Maggie
Greenwald, en digne héritière des westerns révisionnistes du Nouvel Hollywood, filme,
avec un souci minutieux de la réalité historique, l’Ouest tel qu’il était, raciste,
misogyne, dénué d’héroïsme, peuplé de laissés-pour-compte, de prostituées et de
chercheurs d’or sans scrupules, un Ouest fangeux aux antipodes de la vision
positive et régénératrice qu’en avaient John Ford ou Howard Hawks.
En phase avec les années 1990 et le renouveau du féminisme
aux États-Unis, et à une époque où le western, moribond dans les années 1980,
reprenait des couleurs[5],
The Ballad of Little Joe se déleste du poids des figures féminines
exceptionnelles (et rares) qui ont marqué le genre. Aux antipodes de la tétralogie
féministe des années 1950 (The Furies, Rancho Notorious, Johnny
Guitar et Forty Guns), campant des femmes fortes et
dominatrices, Maggie Greenwald choisit d’en privilégier une, plus noble que
l’homme en dépit de cette altération d’elle-même, craignant à tout moment
d’être découverte mais déterminée à survivre et à prendre son destin en main. Que
ce western insolite soit l’œuvre d’une femme explique bien entendu son
originalité. À ses côtés, seules Nancy Kelly (Thousand Pieces of Gold,
1991), Kelly Reichardt (Meek’s Cutoff en 2010 et First Cow en
2019) et Jane Campion (The Power of the Dog en 2021) ont su récemment remettre
en cause la masculinité essentielle au western.
[1]
Suzanne Liandrat-Guigues et Jean-Louis Leutrat, Splendeur du western,
Rouge Profond, 2007, p. 211.
[2] Ferme
isolée dans les Grandes Plaines des États-Unis.
[3] The Wild Bunch en 1969, The Getaway en 1972 et The Killer Elite en
1975.
[4] On
retrouve d’ailleurs Bo Hopkins dans le film de Dick Richards.
[5]
Tombstone de George Cosmatos, Geronimo: An
American Legend de Walter Hill et Posse de Mario Van Peebles furent
tournés la même année. Dances with Wolves de Kevin Costner et Unforgiven
de Clint Eastwood datent quant à eux de 1991 et de 1992.















