Le plaisir extrême que l'on prend à la vision du
film de Bob Rafelson, Le Facteur sonne
toujours deux fois (The Postman
always rings twice, 1981), tient, bien entendu, au scénario rédigé par
David Mamet d'après le roman éponyme de James M. Cain. Durant la Grande
Dépression, Frank Chambers (Jack Nicholson) erre sur les routes de Californie.
S'étant arrêté pour manger dans une station-service tenue par Nick Papadakis
(John Colicos), il est subjugué par sa femme Cora (Jessica Lange), entre- aperçue
affairée dans la cuisine, et il décide d'accepter le poste de mécanicien que
son mari lui propose. « Son corps mis à part, elle n'était pas d'une
beauté folle, mais elle avait un certain air boudeur et des lèvres qui
avançaient de telle façon que j'ai immédiatement eu envie de les mordre ».
(1) Au contraire de la description de
Cora faite par James M. Cain, Jessica Lange irradie l'écran de sa beauté, une
beauté qui fait faire au cœur un bond jusqu’au fond de la gorge pour mieux
retomber en chute libre et vertigineuse au creux de l'estomac. Visiblement,
Cora produit le même effet sur Frank que sur le spectateur. Avec sa chevelure
blonde ondulée mi-longue, son visage solaire dont les yeux fixent intensément
Frank, sa bouche entrouverte, orgueilleuse et provocante, elle va unir sa
destinée à celle de Frank. Tout les oppose à priori: elle est mariée, attachée
à ce bout de terre, enfermée dans les servitudes domestiques quotidiennes, lui
est un vagabond sans attaches, vivant d'expédients au jour le jour, refusant
les contraintes quelles qu'elles soient. Devenus instantanément amants, ils
vont vivre une relation fusionnelle, pulsionnelle et violente, uniquement
bridée par la présence d'un mari encombrant dont l'élimination apparaîtra
bientôt comme la seule issue possible. Histoire archétypale du trio infernal, Le Facteur sonne toujours deux fois de
Bob Rafelson, remake incandescent de
la précédente version tournée par Tay Garnett en 1946, fait de Cora une femme
fatale dont l'éclat et la grâce masquent mal une part d'ombre criminelle. « Je te veux pour moi, Frank ….. si on n'était
que nous deux …. que toi et moi »
dit-elle en fixant son amant. « Qu'est-ce
que tu veux dire ? » répond Frank. « J'en
ai assez de ce qui est bien ou mal » rétorque-t-elle. « On pend les gens pour cela, Cora » lance Frank, mi-inquiet,
mi-interrogateur. L'engrenage mortel est désormais lancé. À ce moment précis,
ils sont convaincus que leur passion mutuelle est suffisante pour s'affranchir
de la médiocrité sentimentale dans laquelle ils baignaient jusqu'à présent.
Choisissant l'ivresse du corps et l'extase qui l'accompagne plutôt que la
morale, Cora et Frank signent explicitement un contrat de nature faustienne
pour se lancer vers l'abîme, ou plutôt pour voir le monde tel qu'ils se
l'imaginent et dans lequel la liberté de se choisir une autre vie ne serait pas
une idée vaine. Au contraire de Phyllis Dietrichson (Barbara Stanwyck dans Assurance sur la mort/Double Indemnity, Billy Wilder, 1944, une
autre adaptation d'un roman de James M. Cain), nul désir de lucre dans l'esprit
de Cora, mais une soif toujours renouvelée de vivre pleinement avec Frank un
amour qui leur appartient désormais, tout en sachant que le prix à payer sera
élevé.
lundi 29 juillet 2019
jeudi 18 juillet 2019
Le bad guy chez Lawrence Kasdan
Dans Silverado
(Lawrence Kasdan, 1985), Tyree (Jeff Fahey) est un bad guy de haute volée. Au service de Cobb (Brian Dennehy), un
shériff aussi flamboyant que retors, il incarne un homme de main sans
scrupules, aussi rapide à dégainer qu'impitoyable envers quiconque se met en
travers de son chemin. Pour son premier rôle à l'écran, on ne peut pas dire
qu'il passe inaperçu en volant la vedette à tous les acteurs (Kevin Kline,
Scott Glenn, Kevin Costner ou Danny Glover) qui se trouvent autour de lui. Dans
le saloon de Silverado, qui perd régulièrement une partie de sa clientèle
chaque fois qu'il fait une apparition, Tyree, yeux hallucinés, regard
magnétique et corps nerveux tendu à l'extrême, est toujours prêt à envoyer ad
patres l'infortuné vis-à-vis. Alors qu'il aime manifestement se donner en spectacle,
il est immédiatement habité par une rage doublée d'une jouissance inextinguible
qui menacent d'exploser au moindre éternuement ou raclement de gorge d'un
inconscient tétanisé par la peur. Toujours armé d'une Winchester ou d'un colt,
voire des deux à la fois, Tyree n'envisage la vie que comme un rapport de
force, une confrontation perpétuelle avec l'autre, comme si sa haine du monde
était le moteur de son existence. Il est rancunier, « j'aurais dû te tuer il y a longtemps » dit-il à Paden (Kevin
Kline), un ancien comparse rentré dans le droit chemin, n'aime pas les chiens,
« où est le chien ? » assène-t-il avec
un sourire cruel, de manière péremptoire et énigmatique, encore une fois à
Paden, et reste doté d'une aura maléfique qui en fait le double de son
employeur, le shériff Cobb. Osons une analyse comparée doublée d'une mise en
perspective: Tyree n'est pas cet outlaw de
second rang que l'on peut rencontrer dans Les
Grands espaces (The Big Country,
William Wyler, 1958) ou dans Tombstone
(George Pan Cosmatos, 1993) sous les traits respectivement de Buck Hannassey
(Chuck Connors) et Ike Clanton (Steven Lang), aussi bravaches en groupe que
pleutres isolés, non, Tyree est plutôt de la trempe de Charlie Prince (Ben
Foster dans 3h10 pour Yuma/3:10 to Yuma,
James Mangold, 2007), un ange de la mort brûlant d'un feu intérieur et laissant
derrière lui souffrance et cadavres. Nous sentons chez ces deux personnages une
incapacité congénitale à supplier, à geindre ou à se lamenter du mauvais sort. Au-dessus
du commun des mortels en dépit de leurs névroses obsessionnelles, ils restent néanmoins
des seconds, caractérisés par une esthétique du malaise. Tyree, en particulier,
n'a pas de stature morale, s'accommode avec délice de l'adversité et trouve son
point de cohérence dans l'attitude qu'il donne à voir régulièrement: un monstre
froid et éruptif dont l'arrogance le dispute à la noirceur. La puissance du jeu
de Jeff Fahey donne à son personnage une dimension fascinante qui nous fait
regretter qu'il n'apparaisse pas plus souvent au cours du film.
lundi 15 juillet 2019
Le fils de bonne famille déchu chez John Ford
1
2
À deux reprises, au cours de sa carrière prolifique, John Ford filma un fils déchu de bonne famille. Hatfield (John Carradine dans la Chevauchée fantastique/Stagecoach, 1939, photogramme 1) et Doc Holliday (Victor Mature dans La Poursuite infernale/My Darling Clementine, 1946, photogramme 2) incarnent ce type de personnage dont le passé sera toujours en grande partie occulté, gardant cette part de mystère qui sied à ceux qui ont fui un ailleurs pas si lointain. Le premier, dandy sudiste et joueur de poker, fréquentant par la force des choses davantage les saloons enfumés ou l'alcool coule à flots que les salons mondains, a gardé toute la gestuelle, le verbe et l'apparence vestimentaire d'une famille probablement propriétaire d'une grande plantation du Mississippi ou de Géorgie. Revêtu d'un manteau couvrant un costume élégant et coiffé d'un stetson aussi immaculé que la neige au sommet des Rocheuses, il se livre à son jeu favori face à deux autres joueurs. À proximité, une canne, négligemment posée contre le rebord de la fenêtre, lui sert de signe d'appartenance à sa classe sociale, accessoire indispensable pour celui qui s'affiche, particulièrement au milieu des ivrognes qui peuplent le saloon de Tonto en Arizona. Toujours digne et respectueux envers les dames, associant courtoisie et galanterie, en écho à un passé qu'il cherche manifestement à oublier, Hatfield, en personnage tragique et romanesque, se retrouve de manière incongrue, dans cet Ouest sauvage sans que l'on sache pourquoi: une querelle de famille, une déception sentimentale, un héritage qui lui a été refusé ? John Ford ne nous livre aucune explication. Tout juste apprend-on à la fin du film que son père a été juge. À l'instar de Hatfield, Doc Holliday, venu de l'Est, se trouve en 1882 à Tombstone, toujours en Arizona. Chirurgien dans une vie antérieure, il contemple son diplôme encadré et accroché au mur de sa chambre, dernier vestige de ce qu'il a été. Dans la pénombre qui baigne la pièce, le reflet que lui renvoie la glace le met face à ses contradictions: lettré et donc éduqué (il est capable de réciter Shakespeare), toujours attentif à sa tenue vestimentaire (il porte cravate et costume), il n'en reste pas moins submergé de manière frénétique par l'alcool et des accès de violence. La bouteille qui se trouve à sa droite témoigne de son addiction au whisky et autres fortes liqueurs. Plus torturé qu'Hatfield, Doc a une part d'ombre qui le met à l'intersection du monde civilisé (l'Est) et du monde sauvage (l'Ouest), porté par des pulsions de mort et des tourments existentiels dont, là non plus, John Ford ne nous dira rien. Seule l'irruption de son ancienne fiancée, Clementine, également venue de l'Est, lui rappellera des souvenirs qu'il pensait avoir enfoui au plus profond de lui-même. Hatfield et Doc Holliday sont donc en définitive deux proscrits ne croyant plus à l'idée qu'ils pourront un jour retrouver la vie qu'ils ont laissée derrière eux tout en pensant que la fuite, le jeu, l'alcool ou la violence suffiraient à panser les plaies les plus intimes.
mardi 7 mai 2019
L'amour du classicisme hollywoodien chez Peter Bogdanovich
Anarene, Texas, 1951. Une ville meurt à petit feu
au fin fond du Lone Star State. Sa population, n'ayant pour seules distractions
qu'une salle de billard et un cinéma, trompe son ennui en ressassant ses
regrets ou en rêvant d'un ailleurs inaccessible. Les plus jeunes s'étourdissent
dans la découverte de leurs corps, tout en se heurtant à la morale et à
l'hypocrisie puritaines des plus âgés qui passent leur temps à tenter de reconstruire
un passé qui n'a plus d'avenir, à l'image de cette Amérique rurale en train de
mourir. Les premiers tombent amoureux, découvrent leurs premiers émois, se
trompent mutuellement, alors que les seconds refusent de croire que tout cela
ne fut qu'un temps. Les deux se rejoignent dans une fuite en avant pour tenter d'exister
dans un désenchantement général et une tristesse sans fin. Dans La Dernière séance (The Last Picture Show, 1971), Peter Bogdanovich filme une chronique
plus amère que douce d'Américains en perte de sens et d'identité. La nostalgie
irradie chaque plan du film : nostalgie d'une époque (les années cinquante)
avec sa ville, sa rue principale balayée par les
bourrasques de sable, ses décapotables et ses motels décrépits, mais surtout
avec son cinéma, le Royal. Le film
s'ouvre sur sa façade avec son guichet bien visible, alors que les rues sont
vides tout autour (photogramme 1).
À l'affiche, Le Père de la mariée (Father
of the Bride, Vincente Minnelli, 1950). Ici, tout le classicisme
hollywoodien est mis en scène pour mieux prendre à contre-pied la désespérance
de cette ville qui a tout de la ville fantôme. L'humour du film de Minnelli –
un père prépare le mariage de sa fille tout en se demandant si le futur mari
est le bon – son rythme enlevé, sa glorification du mariage et de l'American dream s'opposent
intégralement aux habitants d'Anarene et à leur vacuité sentimentale et
existentielle. La nostalgie du classicisme hollywoodien s'incarne également dans
le souvenir d'autres films, et plus particulièrement, dans le western et dans un
acteur emblématique de ce genre cinématographique : Ben Johnson (photogramme 2).
Le personnage diégétique qu'il incarne (Sam le lion, propriétaire de la salle
de billard et du cinéma Le Royal) ne peut s'appréhender en dehors de l'acteur
qui l'interprète. Entretenant donc la confusion entre ce rôle et les rôles qui
l'ont rendu célèbre chez John Ford (soldat dans Le Massacre de Fort Apache/Fort
Apache, 1948, guide de convoi dans Le
Convoi des braves/Wagon Master, 1950),
ou encore hors-la-loi chez George Stevens (L'Homme
des vallées perdues/Shane, 1953),
Ben Johnson personnifie ce passé, non avec l'aura d'un John Wayne ou d'un James
Stewart, mais avec celle de celui qui a joué, tout au long de sa carrière, des
seconds rôles. Assis au bord d'un étang, il évoque sa nostalgie, forcément
élégiaque, des temps anciens, méditant sur le temps qui passe inexorablement et
sur la place qu'il tient en tant qu'âme et témoin d'une ville qui dépérit, mais
aussi du classicisme westernien qui n'a quasiment plus cours en 1971. La nostalgie
du vieil Hollywood ne s'arrête pas là. Par la grâce d'un lent travelling
latéral, Bogdanovich nous fait découvrir une nouvelle fois, mais de nuit, le
fronton illuminé du cinéma de Sam (photogramme 3), présentant Winchester 73, un western d'Anthony Mann
avec James Stewart, tourné en 1950.
L'exposition en pleine lumière de ce film est d'autant plus
remarquable qu'il décrit la détermination et l'opiniâtreté d'un homme à venger
la mort de son père, alors que la population d'Anarene courbe l'échine,
satisfaite de son sort ou, dans le meilleur des cas, incapable de briser les
pesanteurs de ses habitudes. La même remarque prévaut pour les ultimes plans de
La Dernière Séance (photogramme 4). Avant
que le cinéma de Sam ne ferme ses portes, faute de spectateurs plus attirés par
la télévision que par la salle obscure, la dernière projection n'est autre que La Rivière rouge, un western d'Howard
Hawks (Red River, 1948), film
dans lequel jouait justement Ben Johnson (en tant que cascadeur), mais sans
qu'il ait été crédité au générique par le réalisateur de Rio Bravo (1959).
L'opposition entre l'épopée visible sur l'écran –
un troupeau de dix-mille bovins doit être mené du Texas au Missouri - et l'alanguissement des habitants d'Anarene
ne fait que redoubler le propos de Bogdanovich. Ces deux dernières mises en abyme
du classicisme hollywoodien renvoient donc à un type de western qui n'existe quasiment
plus en 1971. Seul Andrew V. McLaglen tentera de faire perdurer, avec moins
d'éclat et de manière anachronique, la geste fordienne dans des films comme Les Géants de l'Ouest (The Undefeated, 1969) ou encore Chisum (1970). Depuis la fin des années
60, le Nouvel Hollywood a, en effet, tout balayé sur son passage, et le
classicisme qui a caractérisé le western mais aussi tout le cinéma américain
depuis les années 20 explose sous les coups de boutoir de Martin Ritt (Hombre, 1967), de Sam Peckinpah (La Horde sauvage/The Wild Bunch, 1969), d'Abraham Polonsky (Willie Boy/Tell Them Willie
Boy Is Here, 1969), d'Arthur Penn (Little
Big Man, 1971) ou encore de Blake Edwards (Deux Hommes dans l'Ouest/The
Wild Rovers, 1971). Il n'y est
plus question de mythe mais de réalisme critique de l'Amérique, passée et
contemporaine.
samedi 16 mars 2019
Le rock chez les frères Maysles
Tout a été dit sur le sinistre festival
d’Altamont (Californie, le 6 décembre 1969) et le krach du rêve hippie des
années 60. Ce grand rassemblement musical et festif devait être le pendant d’un
autre festival, celui de Woodstock qui s’était déroulé du 15 au 18 août de la
même année. Ce sont les Rolling Stones en pleine ascension, et leur manager Sam
Cutler qui sont aux commandes. Après avoir invité des groupes déjà présents à
Woodstock (Jefferson Airplane, Carlos Santana ou Crosby, Stills, Nash and Young),
les Stones se réservent la meilleure part du gâteau en choisissant de passer en
début de soirée le 6 décembre. Pourtant, ils vont commettre une double erreur
fatale : d’une part celle de faire appel (suite à la proposition du
Grateful Dead) aux Hell’s Angels d’Oakland pour assurer le service d’ordre et
d’autre part, celle de les payer en packs de bières. Le cocktail réunissant
300 000 jeunes dont de nombreux accros au LSD et aux amphétamines, des
Hell’s très rapidement aussi avinés que violents, associés aux titres
anxiogènes (Sympathy for the Devil ou Street Fighting Man) joués par le groupe
mené par Mick Jagger et Keith Richards, ce cocktail donc, va se révéler
désastreux et aboutir au meurtre de Meredith Hunter par un membre du service
d’ordre. Le premier avait pointé une arme sur Mick Jagger avant d’être
poignardé par le second. Cette violence a été extraordinairement captée par les
caméras des frères Maysles, positionnées le plus souvent derrière le groupe sur
scène. Le photogramme montre, probablement sans l’avoir prémédité, la puissance
et la lucidité du point de vue adopté par les cinéastes : à gauche, au premier
plan, la silhouette floue de Mick Jagger face au public, et à droite, au
deuxième plan, un Hell’s Angel, net. La tension entre ces deux pôles vient du
fait que le Hell’s regarde avec un mépris incommensurable le chanteur des
Stones qui ignore tout de cette perception.
Et ici, d’une manière évidente, s’entrechoquent quasiment frontalement
deux visions du monde : celle d’un des hérauts de l’idéologie libertaire
des années 60 caractérisée par l’amour libre, la paix, la rupture avec les
générations précédentes et l’hostilité à la guerre au Vietnam, opposée à celle
de ce club de motards affilié au crime organisé. Tout dans leur attitude les
sépare : pour Mick, les cheveux longs, un vêtement en satin noir et rouge
dont les manches sont prolongées par deux très longues écharpes et, pour
le motard, des cheveux coupés très courts, un blouson noir, point de repère
indispensable pour les Hell’s Angels et dont on devine dans le dos, leur sigle
semi-circulaire. En un seul plan, les
frères Maysles captent la fracture idéologique qui fera l’échec de ce festival
et en même temps celui de la contre-culture des années 60. Cette fracture témoigne d’une
inconscience totale face « aux conflits non résolus qui s’affrontaient
silencieusement dans l’underground : le poids de l’argent, le manque de
leader, d’unité et de but, le rôle des drogues, le rejet de l’autorité et de la
police » [1] mais
également face à la violence environnante qui avait pourtant déjà frappé,
particulièrement au sein des États-Unis, dès le début de la décennie. Les
assassinats de John F. Kennedy (1963), Malcolm X (1965), Martin Luther King,
Robert Kennedy (1968) et celui, spécialement sordide, de l’épouse de Roman
Polanski, Sharon Tate le 9 août 1969 – à la veille de Woodstock ! – par la
bande de Charles Manson, serviront de cercueil à l’idéal communautaire du peace
and love. Le festival d’Altamont n’est finalement que la conclusion d’un
mouvement qui avait cru pouvoir changer le monde.
mercredi 13 mars 2019
Le plan débullé chez Elia Kazan
Dans
la famille Trask, tout est une affaire de déséquilibre. Le père, Adam (Raymond
Massey, à droite, photogramme 1) n'aime pas son fils, Cal, (James Dean,
photogrammes 2 et 3), et lui préfère son frère jumeau, Aron (Richard Davalos, à
gauche, photogramme 1), plus lisse et plus docile. En quête d'identité, écorché
vif, et cherchant par tous les moyens l'amour de son père tout en sachant manier la provocation pour lui tenir
tête, Cal se retrouve à la table familiale pour entendre un extrait de la bible
lu par son père. Celui-ci profite de tous les présumés écarts de conduite de
son fils pour lui faire la morale et lui rappeler que la parole divine est
l'alpha et l'omega de la famille. La séquence, extraite de À l'Est d'Eden (East of Eden,
Elia Kazan, 1955), essentiellement construite en champ-contrechamp, permet au réalisateur
de filmer individuellement le père ou le fils (photogrammes 1, 2 et 3) en plans rapprochés débullés, alors que le
plan de demi-ensemble (photogramme 4), filmé en angle plat, les présente réunis
dans le champ de manière définitive, les deux corps affaissés sur leurs chaises
et leurs regards divergents, pour mieux signifier leur incompréhesion mutuelle
de part et d'autre de cette interminable table. Le plan débullé (en référence
au niveau à bulle que l'on trouve sur un trépied et qui permet de filmer à
l'horizontale, en angle plat donc) produit un renversement des lignes verticales
et horizontales pour traduire le malaise, l'inquiétude et la tension qui
habitent les personnages dans le cadre. Ainsi, au sermon du père s'interrogeant
sur les actions de son fils, répondent les provovations de Cal, physique
d'abord par son attitude – faussement – décontractée, le bras droit soutenant
la tête et le bras gauche par-dessus le dossier de la chaise, puis verbale
parce qu'obligé de lire – ce qu'il fait de mauvaise grâce, à toute vitesse et
mécaniquement - les versets de la bible
qui lui a été donnée par le frère modèle, Aron. La tension redouble subitement lorsque
Cal pose des questions sur sa mère,
officiellement morte et enterrée, mais dont il a retrouvé la trace non loin du domicile
familial. « Talk to me, father »
s'exclame Cal dans une supplique qui déchire l'écran. En utilisant cet angle
aussi insolite que déstabilisateur, et bien qu'il n'en soit pas l'inventeur –
les cinéastes expressionnistes allemands l'ont abondamment utilisé, de même qu'Alfred
Hitchcock dans Les Enchaînés
(Notorious, 1946) ou encore Carol
Reed dans Le Troisième Homme (The Third Man, 1949) - Elia Kazan brise
néanmoins, en plein classicisme hollywoodien, les conventions habituelles de
tournage en associant simultanément un lourd secret de famille et un rapport conflictuel
au père ou à la mère au positionnement de la caméra. Ce dernier point, associé
au format cinémascope rejetant aux extrêmités les deux protagonistes, participent
de l'impossible communication au sein d'une cellule familiale destructurée, non
par l'argent comme la famille Stamper (La
Fièvre dans le sang/Splendor in the
Grass, du même Kazan, 1961), mais par l'aveuglement d'un père dont la
rigidité morale et le puritanisme exacerbé sont l'inverse du jardin d'Eden qu'il
désirait pour ses enfants.
samedi 9 mars 2019
Le cri chez Anthony Mann
Dans
L'Homme de l'Ouest (Man of the West, Anthony Mann, 1958), Link
Jones (Gary Cooper), un ancien truand repenti est rattrapé par son passé
lorsqu'il retrouve fortuitement le gang dont il fut l'un des membres autrefois.
Pour sauver sa vie, il accepte de participer au cambriolage de la banque de la
ville minière de Lassoo. Bien décidé à faire échouer le projet, il est
accompagné et surveillé par Trout (Royal Dano), un ancien comparse dégénéré et
violent. Mais, à leur grande surprise, Lassoo n'est plus qu'une ville
abandonnée, perdue au milieu du désert, une ville-fantôme en état de délabrement
avancé, le vestige d'un passé glorieux, pliant maintenant sous les bourrasques
du vent torride. Arpentant ces rues
désormais désertes, Link et Trout se présentent devant ce qui fut autrefois la
banque, mais n'y trouvent qu'une Mexicaine, unique survivante d'une ruée vers
l'or aussi éphémère qu’illusoire. Brandissant en tremblant un colt en direction
des deux hommes, celle-ci tente de les forcer à rebrousser chemin. Mais alors
que Link s'efforce de la tranquilliser, Trout, un muet au coefficient
intellectuel déficient, la tue dans un accès de rage frénétique et de joie
mauvaise. Link se jette alors au sol, s'empare de l'arme de l'infortunée
victime et la décharge dans l'abdomen de Trout (photogramme 1). Blessé à mort,
se tenant le ventre pour empêcher ses tripes de souiller le sable ocre et
brûlant, Trout dévale en titubant la rue principale (photogrammes 2,3,4 et 5).
Pour la première et dernière fois de sa vie, des cris rauques sortent de son
gosier, ultime manifestation d’une humanité enfouie dans un cerveau et un corps
déformés par l’ignorance et la violence. Au milieu de ces ruines en bois qui
menacent à tout moment de s'effondrer, ces cris de détresse et de douleur résonnent
comme un appel à l'aide dans le silence sépulcral de la vallée. Trout, sentant
que la vie est en train de s'échapper de son corps, exprime enfin, devant les
fantômes de la ville en décrépitude, cette rage intérieure qui le ronge depuis
toujours, lui qui n'a jamais pu s'exprimer autrement que par gestes. Sa
transformation brutale ouvre un abîme de solitude dérisoire, ironique et
désespéré, puisqu'il doit mourir pour pouvoir extérioriser, enfin, une
souffrance physique intolérable. Cet ultime face à face avec la mort qui
s'approche est une illustration de la violence sèche et fulgurante dont Anthony
Mann témoigne dans ses films. Tout au long de L'Homme de l'Ouest, rien ne laissait subodorer que Trout pouvait à
ce moment susciter une telle aura de miséricorde, alors qu'il venait tout juste
d'abattre une femme sans défense. C'est ce paradoxe qui donne toute sa
puissance à cette séquence. À l'instar de Waco Johnny Dean (Winchester 73, 1950), Ben Vandergroat (L'Appât/The Naked Spur, 1953) ou encore Gannon (Je suis un aventurier/The Far
Country, 1954), les personnages manniens sont toujours victimes de la
violence qu'ils déclenchent, mais avec ce surcroît d'éclat qui fait d'eux des
personnages que nous aimons détester. Après quelques secondes de course
éperdue, Trout finit par s’effondrer dans la poussière, pour rendre l’âme dans
une dernière convulsion (photogramme 6).
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