samedi 13 août 2022

La sortie de scène chez Charlie Chaplin


Rarement un réalisateur aura-t-il mis autant de lui-même que Charlie Chaplin dans Les Feux de la rampe (Limelight, Charlie Chaplin, 1952). Il y interprète Calvero, un clown de music-hall vieillissant dont la popularité s’est perdue au fil des années. Espérant retrouver un peu de cette gloire d’antan, il tente un ultime retour sur scène, au cours d’un gala organisé en son honneur par Terry (Claire Bloom), une ballerine à l’orée de sa carrière, qu’il a sauvée quelques années auparavant du suicide. Contre toute attente, son spectacle de pantomime est un triomphe. Ce ne sont plus les quolibets et les railleries qu’il doit affronter, mais l’enthousiasme et les rires d’un public désormais à nouveau acquis à sa cause. Malheureusement, au terme d’une pirouette mal contrôlée, il tombe de la scène et s’écrase dans un tambour d’orchestre. Mortellement blessé, transporté sur un divan de sa loge aux coulisses pour qu'il puisse voir une dernière fois Terry danser, Calvero meurt alors que le groupe autour de lui n’a d’yeux que pour la ballerine, hors-champ (voir le photogramme), à l’exception de son partenaire de scène – sans nom -  à gauche du cadre, interprété par Buster Keaton. Nous y reviendrons. Pour l’instant, la caméra reste en retrait, filmant pudiquement en plan de demi-ensemble, avec une bouleversante mélancolie et une tragique amertume, la sortie de scène du clown revenu, un court instant, au sommet de sa gloire. Son travail terminé, celui-ci peut désormais s’éclipser et ne plus être sous la lumière des feux de la rampe. C’est la deuxième fois que le personnage interprété par Charlie Chaplin meurt à l’écran : la première sous les traits de Monsieur Verdoux[1] se dirigeant vers la guillotine, si l’on considère ce meurtrier en série comme « la part obscure du vagabond »[2], et la deuxième ici en  Calvero dans lequel Chaplin a mis beaucoup du Tramp [3] moustachu. Dans Les Feux de la rampe, le réalisateur a clairement imprégné son film de ses propres réflexions sur ces décennies de gloire. Calvero est, de toute évidence, l’alter-ego d’un Charlot/Charlie Chaplin déchu, ayant diverti toute sa vie un public – particulièrement américain - qui a fini par l’abandonner à la fin des années quarante. En 1952, l’étoile de Chaplin ne brille plus au firmament d’Hollywood. Il se trouve dans ses années crépusculaires, tourmenté par une Amérique réactionnaire et paranoïaque, triplement pléonastique : puritaine, conservatrice et maccarthyste. En pleine guerre froide, les puissants zélateurs de la HUAC[4] lui reprochent ses sympathies communistes et son refus de prendre la citoyenneté américaine, alors que les ligues de vertu et la presse à scandale ne lui pardonnent pas ses démêlés matrimoniaux et sentimentaux. Son prix international de la paix, décerné un an plus tard par le Conseil mondial de la paix d’obédience communiste, ne fera qu’accentuer le divorce. La sortie de scène de Calvero métaphorise donc tout autant la mort de Charlot que le départ inévitable de Charlie Chaplin des États-Unis, une sortie qu’il veut faire selon ses propres termes, comme un pied de nez à tous ses détracteurs, en renouant de façon nostalgique avec son passé[5]. Est-ce à un autre exil, cette fois-ci intérieur, que Buster Keaton, cet autre grand artiste du burlesque américain, a dû penser à cet instant ? Depuis le début des années 30, l’ancien acteur, réalisateur, scénariste et producteur a déjà disparu des studios et des projecteurs. Dépressif, alcoolique et ruiné, il est néanmoins engagé par Charlie Chaplin pour l’accompagner dans son numéro – exceptionnel - de pantomime.  Se tenant en retrait du groupe, il regarde Calvero mourir (voir le photogramme) avec ce visage impassible qui fit sa notoriété – l’homme qui ne riait jamais - dans les années 20, mais qui parvient malgré tout à exsuder un profond désarroi et un sentiment de solitude, probablement encore exacerbé par le souvenir de ce que fut, à l’instar d’un Calvero, sa gloire d’antan. Les Feux de la rampe aurait dû (pu ?) être le dernier de la filmographie de Charlie Chaplin. En septembre 1952, sur le bateau qui l’emmène à Londres pour la première du film, il apprend que son visa a été révoqué par le procureur général des États-Unis, lui interdisant ainsi tout retour. Chaplin prend alors la décision de s’installer définitivement en Europe où il tournera encore Un roi à New-York (A King in New-York, 1957) et La Comtesse de Hong-Kong (A Countess from Hong-Kong, 1967).

 

 



[1] Monsieur Verdoux (Charlie Chaplin, 1947)

[2] Charlie Chaplin, Jérome Larcher, Les Cahiers du cinéma, Collections les grands cinéastes, 2007, p.76

[3] The Tramp, le clochard, surnom attribué à Charlot depuis le court-métrage The Tramp (1915)

[4] House Un-American Activities Committee ou Comité parlementaire sur les activités antiaméricaines (1938 -1975) chargé d’enquêter sur les communistes réels ou supposés et leur influence au sein de la société des États-Unis.

[5] L’action de Limelight se passe en 1914 dans un Londres reconstitué dans les studios d’Hollywood, soit exactement l’époque où il a quitté la capitale de l’Angleterre pour aller aux Etats-Unis et entamer la carrière qu’on lui connaît.




mercredi 10 août 2022

Le visage chez Sergio Leone

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Les très gros plans utilisés au cours du célèbre duel[1] qui clôture Le Bon, la Brute et le Truand (The Good, the Bad and the Ugly, 1966) sont la caractéristique la plus emblématique du style visuel de Sergio Leone, spécificité aussi facilement identifiable que les buttes de Monument Valley pour le cinéma de John Ford. Plus encore, c’est le raccord brutal entre les plans larges magnifiés par le cinémascope et les très gros plans sur les visages ou sur les mains, de préférence proches du colt, voir sur les bottes comme celle de Ramon (Gian Maria Volonte) entrant soudainement dans le champ[2], qui permet de parler de plan-signature. Mais il faut aller au-delà d’une simple esthétique visuelle vampirisant le cadre. Au contraire du western classique hollywoodien, dans lequel les personnages avaient l’habitude d’être écrasés par un espace plus grand qu’eux, parce que considéré avant tout comme une aire d’expansion vide et hostile qu’il fallait domestiquer, les protagonistes des films de  Leone tendent, quant à eux, par la grâce du cadrage et de l’échelle des plans voulus par le réalisateur, à submerger et à faire disparaître le milieu géographique dans lequel ils évoluent pour ne laisser à l’observation du spectateur que l’intimité juxtaposée de leurs tourments émotionnels. Et l’introspection est avant tout ici une question de visages, filmés de la même manière, sur un pied d’égalité, littéralement jetés à la figure. Ceux de Sentenza (Lee Van Cleef, photogramme 1), de Tuco (Eli Wallach, photogramme 2) et de Blondin (Clint Eastwood, photogramme 3) occupent tout le cadre, jusqu’à l’étouffement, pour être autant de mélanges de traits que de pensées mises sous microscope : les yeux effilés de Sentenza, inquiets et particulièrement mobiles, à l’image d’un oiseau de proie -  ou d’une fouine, c’est selon -, s’opposent à ceux de Tuco, carnassiers et écarquillés sur un monde qu’il taille à sa gouaille picaresque, alors que le regard de Blondin, assuré, semble empreint de ce soupçon de compassion qu’il peut éprouver – de temps en temps – pour ses semblables. Ces trognes se fissurent, se crispent, se font voraces ou calculatrices, se drapent dans une volonté d’en finir au rythme scandé d’un montage frénétique, appuyé par la bande-son fiévreuse d’Ennio Morricone. La caméra inquisitrice nous révèle ici, en autant de portraits gargantuesques et d'échanges de regards, tout un monde chaotique et implacable, ou la vie d’un homme ne tient qu’à un battement de cils, un tremblement de paupière ou la dilatation d’une pupille. Ces anti-héros cyniques, irrévérencieux, dénués de toute morale, n’exprimant d’autre loyauté que celle dédiée à l’anarchisme et à la violence, comme pour mieux démythifier le manichéisme romantique du héros westernien traditionnel, font écho à la vision nihiliste de l’humanité qui caractérise l’intégralité de l’œuvre de Sergio Leone.



[1] Sergio Leone parle de « triel » dans Conversations avec Sergio Leone de Noël Simsolo, Stock, 1987, p.130

[2] Pour une poignée de dollars (Per un pugno di dollari, Sergio Leone, 1964)



jeudi 28 juillet 2022

La transgression chez Sidney Lumet



Attica ! Attica ! vocifère Sonny (Al Pacino) à plusieurs reprises, dans un accès de rage et de bravade, aux forces de police de New-York menaçant de se saisir de lui (voir le photogramme). Au cours d’un après-midi écrasé par une chaleur suffocante, Sonny Wortzik, rebelle avec cause[1]et panache, mais plus pied nickelé que sosie de Clyde Barrow, vient, avec son comparse Sal (John Cazale), de tenter de cambrioler une banque dans le quartier de Brooklyn. Il lui faut absolument de l’argent pour financer l’opération de changement de sexe de son amant Leon. Le casse tourne très rapidement au fiasco et la police ne tarde pas, toutes sirènes hurlantes, à encercler la banque. Barricadés dans celle-ci, Sonny et Sal prennent en otages le directeur et cinq employées. Dans sa négociation avec la police pour trouver une échappatoire, sous l’œil des caméras de télévision et d’une foule de badauds maintenue à petite distance, Sonny se retrouve à plusieurs reprises à l’extérieur du bâtiment, face à un officier dans des échanges houleux dont l’un culmine à cet instant précis. Alors que les policiers s’avancent vers lui, l’arme au poing, Sonny arpente le trottoir, de long en large à grandes enjambées, agitant fébrilement son mouchoir blanc en guise de drapeau, hésite, puis sous les vivats de la foule, lance de manière hallucinée ce cri s’apparentant à un appel à la résistance, Attica ! Attica ! À ces mots, la foule rugit d’empathie pour faire de Sonny son héros.  Cette tirade, improvisée sur le tournage d’Un après-midi de chien (Dog Day Afternoon, Sidney Lumet, 1975) par Pacino[2], fait référence aux événements tragiques qui se déroulèrent quatre ans plus tôt, du 9 au 13 septembre 1971, dans la prison d’Attica, à proximité de Buffalo dans l’État de New-York. Exaspérés par leurs conditions de vie déshumanisantes alimentées par le racisme et les préjugés des gardiens, et dans le contexte de la lutte pour les droits civiques, les détenus de la prison d’Attica, Noirs en grande majorité, se soulevèrent pour prendre le contrôle du centre carcéral, maintenant en otages 42 gardiens et civils. Bien qu’ayant accepté certaines des doléances des prisonniers, les autorités donnèrent l’assaut malgré tout pour réduire la mutinerie. Le bilan sera désastreux : 10 gardiens tués (dont 9 au moment de l’assaut par les forces de police) ainsi que 29 détenus. Le rappel de cette tuerie donne immédiatement au braqueur amateur une force d’attraction que la police peine à contenir. Ce défi lancé aux autorités transfigure momentanément Sonny en lui permettant de devenir l’exutoire d’une foule prête à se ranger du côté des rebelles. De petit cambrioleur, il devient, en refusant de se plier aux règles que la société s’est données, un héros populaire. Plus encore; hurler Attica est « une manière de rappeler ce massacre d’État, et de dire combien la transgression active de la Loi s’apparente parfois à une forme de contestation politique de l’ordre établi »[3]. Perdant magnifique à l’horizon étroit, ancien vétéran du Vietnam déboussolé par le retour à la vie civile, Sonny est avant tout un homme ordinaire, fatigué et vulnérable, enfermé dans une solitude aussi implacable que la chaleur qui écrase New-York, et qui, à l’instar d’un Travis Bickle (Robert De Niro)[4], finit par atteindre son point de rupture. Pour la première fois de sa vie, il est certes le centre de toutes les attentions, mais reste ce pantin dérisoire qui prospère un court instant sur la détestation des brutalités policières. Toutes les thématiques de la contre-culture chère au Nouvel Hollywood se trouvent incarnées dans ce personnage: rapport frontal à la violence, anti-héros charismatique voué à l’écrasement, illusion du rêve américain, malaise existentiel d’un marginal incapable de maîtriser son destin. Si le réalisme du film de Sidney Lumet a eu autant de succès en 1975, c’est parce qu’il a tendu un miroir aux Américains, habitués à regarder en direct les émeutes raciales et leurs répressions, le nombre quotidien de morts au Vietnam (le film est projeté en septembre quelques mois après la fin de la guerre) ou la chute d’un Président (Richard Nixon a démissionné l’année précédente).



[1] À contrario de Jim Stark (James Dean) dans La Fureur de vivre (Rebel Without a Cause, Nicholas Ray, 1955)

[2] Al Pacino a affirmé dans une interview qu’un assistant réalisateur lui avait soufflé le mot.

[3] Le cinéma américain des années 70 de Jean-Baptiste Thoret, Cahiers du cinéma/Essais, 2006, p.243

[4] Taxi Driver (Martin Scorsese, 1976).




dimanche 10 juillet 2022

Le prédicateur chez Sidney Lumet

 


Dans l’ambiance feutrée d’une pièce plongée dans une semi-obscurité, deux hommes se retrouvent aux deux extrémités d’une table en chêne poli: d’un côté Arthur Jensen (Ned Beatty sur le photogramme), le président de la CCA (Communications Corporation of America), un puissant conglomérat propriétaire de la chaîne UBS  et de l’autre, Howard Beale  (Peter Finch, hors-champ), le présentateur d’une émission de télévision populiste convoqué pour, pense-t-il, être renvoyé à la suite de ses diatribes lancées contre des investisseurs saoudiens désireux d’acheter la chaîne. Dans un monologue glaçant, combinant délire mystique, hystérie et exaltation, c’est tout le contraire que lui livre Jensen : « Vous êtes un vieil homme qui pense en termes de nations et de peuples. Les nations et les peuples n’existent pas. Ni les Russes ! Ni les Arabes ! Ni le Tiers-Monde ! Ni l’Ouest. Il n’existe qu’un système holistique de systèmes. Un système immense, monstrueux, entremêlé, interactif et multivarié, un empire multinational de dollars, les pétrodollars, les électrodollars, les multi-dollars, les marks, les roubles, les livres sterling et les shekels. Le système international monétaire détermine toute la vie sur cette planète. C’est l’ordre naturel des choses aujourd’hui. C’est la structure atomique, subatomique et galactique du monde actuel. Vous êtes sur un écran de 53 cm et hurlez à propos de l’Amérique et de la démocratie, mais l’Amérique n’existe pas et la démocratie non plus. Il n’existe qu’IBM, ITT, AT&T, Dupont, Dow, Union Carbide, Exxon, voilà les nations du monde actuel. Le monde est un collège d’entreprises déterminé inexorablement par les forces immuables du commerce. Le monde est dirigé par l’argent (….) Je vous ai choisi, M. Beale, pour prêcher cet évangile ». « Pourquoi moi ? répond son interlocuteur. « Parce que vous êtes à la télévision, imbécile ! 60 millions de personnes vous écoutent du lundi au vendredi soir » rétorque, d’un ton aussi cynique que méprisant, le président. Ce sermon brûlant pro-capitaliste et mondialiste, prononcé, du haut de sa montagne, par un prédicateur paranoïaque en roue libre (extraordinaire Ned Beatty !), et livré à celui qui doit devenir son nouveau prophète, est au cœur de la satire incendiaire filmée par Sidney Lumet et scénarisée par Paddy Chayefsky. Pour Jensen, dans le meilleur de son monde, cette cosmologie entrepreneuriale organisée autour des grands groupes transnationaux vampirise le nationalisme, les frontières et la démocratie. L’individu n’existe plus, les idéologies sont vidées de leur sens, les droits individuels foulés au pied, seule importe la cupidité des grandes entreprises menant le monde. Et la télévision, selon le point de vue de Sidney Lumet, en est le meilleur vecteur, totalement inféodée à ce capitalisme absolutiste et messianique, uniquement préoccupée par les cotes d’écoute, les parts d’audience, privilégiant la colère et l’émotion en lieu et place de la réflexion et de l’information. Sur le photogramme, Jensen est le point de convergence principal de la scène. Les lignes obliques, matérialisées par les lampes de couleur verte, situées de part et d’autre de la table, orientent notre regard vers celui qui vocifère, cajole, lève les bras pour mieux impressionner son interlocuteur. L’opposition entre l’ombre et la lumière tamisée accentue encore l’atmosphère de complot qui baigne la séquence. Quand Network est sorti en 1976, le contexte était explosif – la défaite du Vietnam, l’inflation, la crise pétrolière, le Watergate et la démission de Richard Nixon, la lutte pour les droits des minorités – mais personne n’imaginait que la réalité d’aujourd’hui allait dépasser la fiction d’hier. Aujourd’hui, le film de Sidney Lumet apparaît comme le portrait brutal d’un cauchemar devenu réalité, normalisé par l’irresponsabilité de certaines chaînes de télévision (Fox News a été lancée vingt ans après !) flattant démagogie, mensonges, populisme et désinformation. À l’heure du contrôle des médias - chaînes d’info en continu et presse - par de grands groupes financiers, tout est monnayable au nom de ce Moloch appelé audimat. Si l’on ajoute à ce paysage audio-visuel les géants de la technologie - les Facebook, Twitter et autres Tik Tok, entretenant avec le réel une relation plutôt distanciée – la sédimentation de tous les sectarismes, des haines recuites, des irrationalités et des dérives identitaires (pas nécessairement dans cet ordre) a désormais pignon sur rue. Après tout, les Jensen de ce monde se prennent pour Dieu et ce n’est que du business. Rien de personnel donc.




jeudi 7 juillet 2022

L'archange de la mort chez James Mangold


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Dans 3h10 pour Yuma (3:10 to Yuma, James Mangold, 2007), Charlie Prince (Ben Foster) est le personnage que l’on adore haïr. Dans cet Ouest sauvage, quelque part entre Bisbee et Contention (Arizona), aussi loin que porte le regard, tout n’est que roches, poussière et sable, canyons vertigineux, buissons d’épineux ou hautes terres boisées. Au milieu de cet espace hostile, plus dangereux que les serpents à sonnette ou les Apaches, Charlie Prince règne en maître, habité autant par une violence toujours prête à surgir que par une absence de toute vision charitable pour ses semblables. Bras droit de Ben Wade (Russell Crowe), un chef de bande pillant les banques et les diligences, il est étroitement associé à la mort et aux cadavres qu’il laisse derrière lui dans un sillage sanglant. Ce névropathe assumé se reconnaît à sa veste en cuir  blanc cassé, à son visage taillé à la serpe, à ses yeux hallucinés et froids et à la rage qu’il déploie pour éliminer, en dégainant avec la vitesse de l’éclair ses deux colts, tous ceux qui ont le malheur de se trouver sur son chemin.  Qu’il se tienne à cheval, au sommet d’une colline, à proximité d’un cimetière (photogramme 1) ou devant une diligence transformée en autodafé (photogramme 2), Charlie Prince est une allégorie de l’enfer, une représentation absolue du mal, un oiseau noir obsédé par une frénésie destructrice et mortifère. Il n’a apparemment pas plus de limites que l’espace n'a de frontières. Sa seule faiblesse – et qui se révélera fatale – est son tropisme amoureux pour Ben Wade – qui le sait et qui en joue - pour lequel il est prêt à tout donner, jusqu’à sa vie. Cet archange de la mort est la figure impitoyable et barbare – et osons le dire, séduisante – de ce Far-West tentant avec difficulté de se civiliser. Du haut du promontoire (photogramme 1), sa silhouette noire se détache ostensiblement de l’horizon, aussi immobile que les croix et les pierres tombales du cimetière qui n’a jamais aussi bien porté le nom de Boot Hill. Charlie Prince n’est pas là pour rendre hommage à un quelconque défunt, enterré ici, généralement de manière prématurée, avec ses bottes donc, mais pour observer en contrebas les faits et gestes de la petite troupe qui vient de capturer son patron, et ourdir le meilleur plan possible pour le sauver des griffes du posse qui se dirige vers la gare de Contention où le train de 3h10 conduira le prisonnier jusqu’au pénitencier de Yuma (photogramme 1). Ce crime de lèse-majesté ne peut être lavé que dans le sang. En attaquant le lendemain ce véhicule hippomobile, généralement conçu pour le transport en commun, mais pour cette fois-ci exceptionnellement réservé à un détenu dangereux, le gang désormais dirigé par Charlie se rend compte que le prévenu en question n’est pas Ben Wade, mais un homme servant de leurre pour les distraire de leur objectif. Écumant de rage, il ordonne que la diligence soit brûlée avec son occupant. Alors que la fournaise envahit tout l’arrière-plan du champ en engloutissant la diligence et les cris du supplicié, le visage de Charlie est mis à nu, pour exprimer à travers ses yeux perçants et ses mâchoires serrées, toute la détermination que le hors-la-loi mettra désormais à réparer cet outrage (photogramme 2). Ce bûcher expiatoire finissant par contaminer toute l’image s’accorde pleinement à la personnalité infernale de l’homme de main, comme si celui-ci se laissait absorber par celui-là. Se dévoile alors à travers ce processus de destruction, toute la passion du dépit amoureux qu’il éprouve pour Ben. En prédateur accompli, Charlie Prince est le digne héritier d’un Dutch Henry Brown (Stephen McNally)[1], d’un Jack Wilson (Jack Palance)[2] ou d’un Liberty Valance (Lee Marvin)[3], trois tueurs qui ont su marquer l’imaginaire du cinéphile. Charlie Prince ou la fascination du mal en mouvement.



[1] Winchester 73 (Anthony Mann, 1950)

[2] Shane (L’Homme des vallées perdues, George Stevens, 1953)

[3] L’Homme qui tua Liberty Valance (The Man who Shot Liberty Valance, John Ford, 1962)




vendredi 17 juin 2022

Le virus de l'arrogance chez Steven Soderbergh

 

Dans Contagion (2011), un virus inconnu et mortel, apparu pour la première fois à Hong-Kong, transmis par les voies respiratoires et/ou par des objets contaminés, se propage comme une traînée de poudre à travers la planète, causant très rapidement des millions de morts. S’inspirant de l’épidémie de SRAS et de la grippe H1N1, la ressemblance avec la pandémie du Covid 19, apparue en novembre 2019, ne fait que confirmer le propos extraordinairement prémonitoire de Steven Soderbergh et de son scénariste Scott Z. Burns. Dans ce climat hautement anxiogène, le réalisateur insiste parallèlement sur une autre arborescence épidémique, un autre type de virus, une autre contagion pour laquelle un journaliste cynique, manipulateur et d’une arrogance absolue, Alan Krumwiede (Jude Law), est le patient zéro. Celui-ci exploite la peur de ses concitoyens en colportant sur son blogue Truth Serum Now, de fausses rumeurs complotistes : mensonges des gouvernements, virus génétiquement modifié ou encore simulation de mort quasi-subite pour certains pseudo-infectés. « Bloguer n’est pas du journalisme, ce sont des graffitis avec ponctuations » lui rétorque le docteur Sussman (Elliott Gould) lorsque le premier lui demande des renseignements sur cette pandémie virale. Autoproclamé tout à la fois épidémiologiste, virologue et infectiologue, refusant de sourcer ses affirmations qui apparaissent comme autant d’oukases péremptoires, convaincu d’avoir un don d’ubiquité confinant au sublime, il tire profit de la crise à des fins personnelles et financières en utilisant la défiance des populations vis-à-vis des médias et des élites. Hostile par définition aux vaccins, aux groupes pharmaceutiques et aux grands médias ou à tout ce qui peut représenter une autorité, qu’elle soit politique ou médicale, il recommande un traitement homéopathique à base de forsythia, qu’il teste sur lui-même en affirmant, faussement, qu’il a été infecté par le virus (voir le photogramme).  Devant son ordinateur et dans la quasi-obscurité de la chambre qu’il occupe, cet alter ego d’Axel Jones[1] se filme en mettant quelques gouttes de son élixir dans un verre avant de le boire et de mettre en ligne sa vidéo. La mise au point faite sur son visage, éclairé par la luminosité de son écran, redouble son désir d’être, coûte que coûte, sous les projecteurs de l’actualité. Ne se retrouve-t-il pas à la télévision dans une émission de grande écoute, la morgue aux lèvres, face au responsable du CDC[2], le docteur Ellis Cheever (Laurence Fishburne) ? Soderbergh le filme littéralement surgi des flancs ténébreux de la pièce transformée en laboratoire de circonstance à partir duquel il promulgue ses apophtegmes. Manifestement dévoré par une hubris qui tient autant d’une aura messianique que d’une volonté démiurgique, ce blogueur sans scrupules et déterminé à se faire un nom, réfute, en toute irresponsabilité, les expertises scientifiques trop éloignées des contenus émotionnels qu’il met en ligne. En cherchant à se constituer une clientèle lucrative – 12 millions d’internautes en mal de gourou, crédules, enamourés et donc dévoués - ce théoricien du complot ne cherche pas à exorciser la peur légitime que peut éprouver l’humanité face à un ennemi invisible, mais à provoquer le chaos et la confusion. Avec ce zèle du croisé qui le caractérise et cette suffisance propre aux manipulateurs dont les intérêts financiers sont bien compris puisqu’il passe un accord avec un fonds spéculatif pour financer la commercialisation de son produit frauduleux, Alan Krumwiede est le symptôme d’un environnement informationnel si toxique qu’il en finit par pervertir les fondements même de nos démocraties. Dans cette manipulation de l’information et cette propagation virale du mensonge sur les réseaux sociaux, la disparition de la vérité, des faits objectifs et de l’argumentation scientifique laisse à penser que nos sociétés sont à une vidéo virale de l’anarchie pure.



[1] Animateur de radio et propriétaire sur You Tube d’une chaîne, InfoWars, Alex Jones est un adepte d’un complotisme tous azimuts au contenu violent et haineux. Depuis 2018, il a été banni de Facebook, Apple, YouTube et Google.

[2] Centers for Disease Control and Prevention, l’agence de santé publique des États-Unis.




samedi 11 juin 2022

La cohérence dans le plan chez Brian De Palma


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Dans le lacis des citations magistralement mises en scène dans Les Incorruptibles (The Untouchables, Brian De Palma, 1987), la séquence de la fusillade dans l’escalier de la gare de Chicago, rappelant explicitement Le Cuirassé Potemkine (Eisenstein, 1925), n’est pas la moindre. Une autre séquence - l’assassinat du policier Jim Malone (Sean Connery) - tournée et montée avec ce maniérisme qui caractérise le cinéma de Brian De Palma relève de la même virtuosité. Dans une rue de Chicago dont le trottoir humide et la rue sombre renvoient à tous les codes urbains du film noir, un tueur à la solde d’Al Capone (Robert De Niro), Frank Nitti (Billy Drago), revêtu d’un Borsalino et d’un long manteau, tous deux aussi blancs que son âme est noire et corrompue, vient de s’arrêter en face d’un immeuble dont le premier étage éclairé est occupé par Jim Malone, un des quatre membres de la brigade que vient de monter l’agent fédéral Eliott Ness (Kevin Costner). Fermement décidés à combattre les activités criminelles du parrain de la pègre, ces incorruptibles vont à ce point faire vaciller les affaires du Balafré que celui-ci va décider de les éliminer. Et après l’assassinat d’Oscar Wallace (Charles Martin Smith), le comptable du groupe, Jim Malone est le second sur la liste. Sur les deux photogrammes, dans le même plan, trois mouvements quasi-simultanés, comme autant de fragments chorégraphiques, vont organiser et structurer l’espace pour suggérer puis confirmer la menace: le premier voit Frank Nitti longer l’immeuble et s’éloigner dans la profondeur de champ, le deuxième montre une fraction de seconde plus tard, Jim penché à la fenêtre, observant la rue, comme mû par un sombre pressentiment (photogramme 1), et le troisième, alors que le policier tourne les talons pour rejoindre une autre pièce, aiguille notre regard vers la droite du plan, sur une silhouette furtive, inquiétante, entrée par effraction dans le champ, juste derrière Frank Nitti. Avec rapidité et discrétion, un homme manifestement doté de mauvaises intentions escalade une excroissance architecturale, s’accroupit au ras de la fenêtre pour regarder en tapinois dans l’appartement de Jim avant de s’y introduire (photogramme 2). Avec une impressionnante efficacité et une dynamique interne à l’image, la caméra embrasse les trois actions en 45 secondes, orientant notre regard de l’une à l’autre pour créer un rapport de force entre les deux tueurs venus de l’extérieur et celui qui apparaît très vulnérable – même s’il s’agit de Sean Connery - à l’intérieur de son espace domestique. Cette continuité temporelle dans un même environnement forme une unité narrative cohérente qu’accentue encore la structure de l’image faite de lignes et de volumes. Le trottoir en perspective, désert, avalé par l’obscurité de la profondeur de champ et que parcourent Frank Nitti et son comparse guide notre œil, alors que le volume de l’immeuble, en dépit de sa masse et de sa structure en pierre, nous apparaît d’autant plus fragile que la deuxième fenêtre, en partant de la gauche du cadre, est ouverte. Depuis Citizen Kane (1940), Orson Welles nous avait déjà habitués à tout placer dans le plan pour donner au spectateur cette omniscience et cette place de témoin privilégié face à l’action en cours. La légère contre-plongée accentue encore ce sentiment en nous offrant une situation de supériorité par rapport aux protagonistes. Brian De Palma reprend cette grammaire cinématographique en utilisant le cadre comme un réceptacle du principal enjeu dramatique de la séquence : le combat à mort engagé entre, d’un côté, le représentant de la loi Jim Malone et de l’autre, l’état dans l’État, l’agent subversif, la contrepartie négative, Al Capone.