En
janvier 1944, les pensionnaires d’un collège catholique, à proximité de Paris,
ont été rassemblés dans le réfectoire pour assister à une séance de cinéma. Pour faire oublier un temps les
rigueurs de l’hiver et de l’Occupation allemande, le directeur de ce pensionnat,
le Père Jean, a choisi de projeter sur un écran de fortune, un film de Charlie
Chaplin, L’Émigrant, réalisé en 1917.
À travers cette mise en abyme et ce récit autobiographique douloureux, Louis
Malle met en images le jaillissement de sa propre enfance, mais aussi sa
fascination pour le cinéma. Accompagnées
par le violoniste et la pianiste bien
visibles, à droite du cadre, les images projetées narrent les mésaventures du
personnage de Charlot à bord d’un navire qui l’emmène aux États-Unis. Les
rires, les exclamations, la gaîté rapidement contagieuse gagnent les rangs serrés de l’auditoire animé
d’une même communion dans la magie du septième art. Mais alors que sur l’écran,
le bateau à vapeur passe devant la
statue de la Liberté, les rires se figent aussitôt, et une tension palpable
s’installe dans le réfectoire. Soudainement, la fiction s’efface devant le réel
puisque cette statue représente l’exact
contraire de ce que vivent ces enfants et particulièrement Jean Bonnet (Raphaël
Fejtö, au centre du photogramme 2), un enfant juif caché dans le pensionnat par
le Père Jean. Confrontés à la grisaille du temps, au risque des rafles, au
rationnement alimentaire, à une guerre lointaine mais dont les échos
parviennent par bribes, ces adolescents rêvent d’un ailleurs inaccessible, d’un
pays de Cocagne de l’autre côté de l’Atlantique, incarnation de toutes leurs
espérances. Le cinéma donne vie à cette chimère et fait le siège de leur
imagination avec entêtement. En créant cette suspension du temps et cette gravité qui se lit sur tous les visages, cette
intertextualité entre la vie rêvée et celle qui est vécue est l’acmé de la
séquence. Le cinéma ne joue plus à ce moment-là son rôle protecteur vis-à-vis
du monde extérieur, et les contraintes du temps, un instant évacuées par la
thérapie du rire et l’éblouissement face la gestuelle de Charlot, surviennent
inévitablement dans l’esprit des spectateurs. Mais cette statue de la Liberté donne
corps également aux deux trajectoires inversées de Charlie Chaplin et de Louis
Malle qui ont marqué, à un moment donné, leur carrière respective. Le premier a
effectivement émigré aux États-Unis à partir de 1914 avant d’en être chassé en
1952 par les suppôts du maccarthysme, et le second a quitté la France pour fuir les critiques
et les polémiques consécutives à son film Lacombe
Lucien (1974), pour se rendre lui aussi aux États-Unis. C’est à son retour
d’exil qu’il choisira de nous livrer ce récit qu’est Au revoir les enfants (1987) et dans lequel il pose à nouveau la problématique du choix de l'engagement à travers Joseph, le garçon de cuisine, devenu délateur non parce qu'il est pro-nazi et antisémite, mais parce qu'il a été renvoyé du pensionnat par le père Jean.
samedi 17 février 2018
samedi 10 février 2018
Le cours d'histoire chez John Sayles
Les
thèmes de la frontière et de la communauté sont omniprésents dans le film Lone Star de John Sayles (1996). Le
réalisateur ausculte au scalpel la réalité de la société américaine en général,
et texane en particulier. Dans une petite ville du Texas, non loin du Rio
Grande qui forme la frontière avec le Mexique, une enseignante d’origine
mexicaine, Pilar Cruz (Elisabeth Pena) donne un cours d’histoire à des élèves
dont les origines diverses témoignent de la multiculturalité existant dans
cette partie des États-Unis. Qu’ils soient Wasp (White, Anglo-Saxon Protestant),
Afro-américains, Hispaniques, Asiatiques, tous revendiquent leur appartenance à
une collectivité en apparence apaisée. Pilar Cruz parle de l’histoire du Texas dont les étapes
chronologiques sont marquées à la craie derrière elle sur le tableau noir. Une
grande partie de l’histoire mouvementée de cet État figure ici : colonie
espagnole intégrée à la Nouvelle-Espagne jusqu’à l’indépendance du Mexique en
1821, proclamation de la souveraineté de la République texane par Sam Houston
en 1836, intégration de cette république au sein des États-Unis en 1845 et
entrée dans les États confédérés d’Amérique en tant qu’état esclavagiste en
1861. Le portrait du chef apache Géronimo, situé à gauche, est là pour rappeler
la présence indienne avant l’arrivée des Européens, mais curieusement, aucune
allusion n’est faite, ni à la présence
française et aux explorateurs comme Cavelier de La Salle qui fondèrent Fort
Saint Louis à l’est du Texas en 1685, ni à la guerre entre les États-Unis et le
Mexique entre 1846 et 1848. Si ce cours est donc aussi passionnant, c’est parce
qu’il est à l’intersection du passé de plusieurs nations qui se sont affrontées
pour le contrôle de cette terre située entre la Red River au nord, le Rio
Grande au sud et à l’ouest et la Sabine à l’est. Mais à travers cette
enseignante, John Sayles nous parle aussi du rapport que les Texans
entretiennent tout autant avec leur propre mémoire qu’avec la création des
États-Unis. D’origine hispanique donc, mais née aux États-Unis, Pilar Cruz est
convaincue que le Texas d’aujourd’hui est inévitablement le produit de ces
affrontements du passé. La reconnaissance et l’acceptation des apports
culturels, linguistiques et sociologiques de chaque communauté doivent
permettre de s’approprier un même espace et d’y vivre en bonne intelligence. Elle
devra pour cela affronter des parents d’élèves Wasp encore imprégnés du
souvenir des sacrifiés d’Alamo et de la victoire texane de San Jacinto sur le
général Santa Anna en 1836. Ces parents n’envisagent le réél que dicté par le
point de vue des vainqueurs. En cela, le cours d’histoire est particulièrement
sensible. L’enjeu mémoriel n’est donc que le révélateur des rapports de force
et de pouvoir qui traversent la société texane entre des minorités
(particulièrement hispanique) revendiquant une place de plus en plus importante
et des Wasp encore majoritaires, mais qui sentent que le vent démographique est
en train de tourner. En plaçant Pilar au cœur de ce questionnement, John Sayles
se positionne en digne héritier de John Ford qui s’était toujours interrogé sur
l’individu au sein d’une communauté. Pour ce dernier, le fait que chacun trouve
sa place – ou pas, comme Ethan Edwards dans La
Prisonnière du désert (The Searchers,
1956) – est le préalable au bon fonctionnement d’une démocratie. La question
reste plus que jamais d’actualité aujourd’hui.
dimanche 4 février 2018
La boîte en carton chez Steven Spielberg
Dans
ce plan filmé en contreplongée et extrait du film Pentagon Papers de Steven Spielberg (The Post, 2017), une femme et cinq hommes sont en train de se
pencher sur une boîte en carton dont le contenu semble proportionnel à
l’attention qu’ils y portent. La mise au point du réalisateur laisse le premier
plan, composé du carton, flou mais néanmoins omniprésent pour mieux filmer les
personnages en leur donnant un sentiment de supériorité par rapport au
spectateur. Ce sont tous des journalistes du Washington Post et ledit contenu, filmé
hors-champ, n’est rien moins que l’intégralité des Pentagon papers expédiée en 1971 au rédacteur en chef du journal,
Benjamin Bradlee (Tom Hanks), par Daniel Ellsberg (Matthew Rys), un ancien
fonctionnaire de la Rand Corporation, une institution chargée de conseiller
l’armée américaine. Ces milliers de pages classées secret-défense par l’administration
Nixon et le Pentagone révélent l’incroyable stratégie du mensonge menée par
tous les présidents américains depuis Truman à propos du sud-est asiatique en
général et du Vietnam en particulier. Rédigés en 1967 à la demande du
Secrétaire à la Défense Robert McNamara, ces notes révèlent particulièrement
les choix stratégiques désastreux de l’armée américaine, la manipulation de
l’opinion publique et le double langage qu’utilisaient les occupants de la
Maison-Blanche à propos des bombardements secrets sur le Laos et de l’envoi de
plus en plus massif de troupes dans une guerre qu’ils savaient perdue d’avance.
Cinq hommes et une femme donc, attendent ces pièces à conviction, déjà publiées
en partie par les journalistes du New-York Times, mais censurées à la demande
de Richard Nixon par une injonction de la cour fédérale. Incarnant des
journalistes ordinaires dans une situation extraordinaire, ils savent qu’ils
tiennent là un brûlot capable de déstabiliser le pouvoir politique en place. Figés
un court instant dans un moment de stupeur, leurs regards trahissent autant
l’incrédulité face à l’impensable, que la certitude d’être devant un tournant
de leur carrière. Steven Spielberg cadre ce moment décisif et le charge d’une
valeur symbolique, en associant la détermination d’un groupe de journalistes à
un contexte géopolitique particulièrement chargé de l’histoire américaine. À ce
moment précis, ils savent probablement déjà que la publication des Pentagon papers renforcera le
basculement de l’opinion américaine en faveur de la paix, déjà en cours depuis
1968-1969, tout en contribuant à alarmer les consciences sur la matérialité tragique
de la guerre au Vietnam et sur la tentation totalitaire d’un gouvernement peu
soucieux de transparence et prompt à censurer et à poursuivre en justice tous
ceux qui contreviennent à sa politique. Le scandale des Pentagon Papers se situe
juste avant celui du Watergate
(1972-1974) déjà porté à l’écran en 1976 par Alan J. Pakula (Les Hommes
du président /All the President’s men).
Ce diptyque, hymne à une presse libre et indépendante est l’antithèse du
cinéma-vérité cher au documentariste Frederick Wiseman (refus des acteurs,
refus du scénario comme préalable au tournage, absence de commentaires et
immersion totale dans la vie quotidienne de citoyens ordinaires), pourtant,
Steven Spielberg, lui aussi et à sa manière (utilisation d’acteurs célébres,
mise en scène, rebondissements dramatiques calculés) participe à cette recherche
du réel et à cette volonté de saisir le surgissement de la vérité.
vendredi 26 janvier 2018
La pionnière chez Howard Hawks
Dans Red River (Howard Hawks, 1948), Tess
Milay (Joanne Dru) est une femme hors du commun. Au cours de l’attaque d’un
convoi par un groupe d’Indiens, Tess vient de recevoir une flèche dans l’épaule
droite. En bonne pionnière, elle a probalement dû traverser mille périls :
la traversée de déserts brûlants et de rivières en crue, le franchissement de
cols enneigés, les descentes de falaises abruptes par les chariots et,
inévitablement, l’attaque des Indiens (forcément hostiles en 1948). N’ayant pas
froid aux yeux, elle fait le coup de feu
aux côtés des hommes, lorsqu’un Indien mal intentionné lui décoche ce
trait, clouant Tess à une planche en bois qui lui sert de dossier. La longueur
de la flèche, son empennage très travaillé bien visible et l’habileté de
l’archer témoignent de la puissance de l’impact. Mais en dépit de la douleur
qui doit irradier tout son corps, et alors que l’affrontement fait rage, pas un
battement de cil, pas un tressaillement, pas le moindre gémissement ne viennent
pertuber la conversation qu’elle a, à cet instant, avec Matthew Garth, Matt
pour les intimes, un cowboy accouru il y a peu de temps pour défendre le
convoi. En dépit donc d’un probable calvaire intérieur, elle poursuit une
conversation de salon, comme si de rien n’était, cherchant manifestement à
faire passer sa souffrance pour un léger désagrément, une contrariété passagère,
au plus, un agacement transitoire. Mais ses yeux énamourés, tranchant avec son
attitude aussi farouche que désinvolte, ne trompent pas, puisqu’en face, celui
qui incarne Matt n’est autre que Montgomery Clift dans son premier rôle au
cinéma. Cet acteur au physique avantageux n’a pas encore tenu dans ses bras
Elisabeth Taylor, Donna Reed ou Marilyn Monroe, mais cela ne saurait tarder. Pourtant
avec Joanne Dru, il ne perd rien au change. Comme souvent dans le cinéma de
Hawks, le couple se toise d’abord, s’observe de loin, se lance quelques piques
bien senties, tourne autour de l’autre comme les Indiens tournent autour du
convoi, puis se rapproche en cercles concentriques de plus en plus serrés. L’attitude de Tess dénote surtout une
confiance en soi inébranlable. Ni épouse, ni mère, ni femme fatale, la jeune
pionnière se mesure avant tout à sa capacité à maîtriser son destin indépendamment
des hommes, et se rapproche ici du personnage de Vienna (Joan Crawford dans Johnny Guitar de Nicolas Ray, 1954).
Toutes deux incarnent des femmes ne dépendant que d’elles-mêmes, organisant
leur vie comme elles l’entendent, choisissant les hommes pour lesquels leur
féminité représente toujours un défi. Pour Tess, cet itinéraire est un voyage initiatique au cours duquel la femme conquiert progressivement un rang égal à celui des cowboys et autres personnages masculins. Figure incontournable du western, la
pionnière est présente à l’écran sous les traits de Sabra Cravat (Irene Dunne,
dans La Ruée vers l’Ouest/Cimarron de Wesley Ruggles, 1931), de
Denver ( Joanne Dru encore , dans le Convoi
des braves/Wagon Master de John
Ford, 1950) ou encore de Fifi Danon (Denise Darcel dans Convoi de femmes/Westward the
Women de William A. Wellman, 1951). Toutes ces femmes mythifiées
symbolisent une école de l’audace et de l’intrépidité qui doit triompher de toutes
les épreuves que le convoi rencontre sur son chemin vers la Terre promise.
Libérées des conventions , elles revendiquent un rôle et une place que peu de
cinéastes ont su capter dans un genre cinématographique très masculinisé.
dimanche 21 janvier 2018
La mise en scène chez Elia Kazan
Dans Panique dans la rue (Panic in the Streets, 1950), Elia Kazan fait preuve d’une grande maîtrise de la mise en scène. Blackie (Jack Palance), un truand de la Nouvelle-Orléans, tente de fuir la police lancée à ses trousses en se mouvant péniblement sur les poutres d’un ponton bordant le Mississippi. Porteur du virus de la peste bubonique tout en l’ignorant, il doit être au plus vite retrouvé par les forces de l’ordre pour empêcher la contamination de toute la ville et par extension du pays. La mise en scène oppose deux mouvements contraires : celui de Blackie, vers la gauche, au niveau de l’eau, invisible aux yeux des policiers et celui vers la droite, des voitures et des motards sur le quai, à quelques centimètres au-dessus de la tête du fugitif. Blackie, fébrile et affolé comme une bête traquée suintant la peur, se déplace maladroitement, manque de tomber dans les eaux boueuses, se redresse, poursuit sa course fiévreuse et désespérée, rechute une nouvelle fois pour se relever enfin. Malade et peu fringant, il n’en fait qu’à sa tête et son corps, courbé le plus bas possible, tendu à l’extrême, menace de rompre à tout moment alors que les sirènes hurlantes de la police et les crissements de pneus retentissent au-dessus de lui. Visiblement, l’idée de se rendre ne vient aucunement à l'esprit. Pas moyen de reculer ni de jeter un rapide coup d’œil sur l’agitation qui règne sur le port. La tension de la séquence provient de cette circulation du regard entre les deux pôles séparés par la poutre horizontale qui soutient l’embarcadère. Ce plan est purement objectif, car destiné exclusivement au spectateur puisque lui seul a connaissance de ce que les protagonistes de la séquence ignorent. Venu du théatre et à l’instar d’un Orson Welles, Elia Kazan place tous les éléments de son action dans le plan, associant le général (une traque sur les quais de La Nouvelle-Orléans) au particulier (Blackie haletant sur les poutres) dans une unité de temps, de lieu et d’action. Dans ce film noir, tourné en 1950 en pleine Guerre froide, il est bien difficile de trancher sur le fond du film. À travers la peste, Elia Kazan a-t-il voulu dénoncer le communisme ou le maccarthysme ? Lui qui avait adhéré au parti communiste en 1934, en a été exclu en 1936, mais n’avait pas encore dénoncé devant la Commission des Activités anti-américaines (il le fera le 10 avril 1952), les acteurs et réalisateurs communistes passés ou présents qu’il connaissait. En dépit de cette tache qui va le poursuivre toute sa vie, Elia Kazan laisse en héritage une exceptionnelle mise en scène, mêlant rigueur esthétique et violence sociale qui s’épanouira encore davantage dans Un Tramway nommé Désir (A Streetcar Named Desire, 1951), Sur les quais (On the Waterfront, 1954) ou encore La Fièvre dans le sang (Splendor in the Grass, 1961).
vendredi 5 janvier 2018
Le masque chez Albert Dupontel
Entre
La Vie et rien d’autre (Bertrand
Tavernier, 1989) et Un long dimanche de
fiançailles (Jean-Pierre Jeunet, 2004) en passant par La Chambre des officiers (François Dupeyron, 2001), le cinéma
français continue de fouailler la plaie purulente de la Première Guerre
mondiale. Au revoir, là-haut (Albert
Dupontel, 2017), inspiré du livre éponyme de Pierre Lemaître, montre à travers
une « gueule cassée » le traumatisme physique et moral de tous ces combattants
survivants qui tentent de se reconstruire après avoir subi d’effroyables
blessures. Edouard Péricourt (Nahuel Pérez Biscayart) est l’un de ces anciens
poilus sans visage ou presque, qui a vu « arriver à sa rencontre un éclat
d’obus gros comme une assiette à soupe. Assez épais et à une vitesse
vertigineuse » (1). La moitié inférieure de son visage ayant disparu, et pour
cacher cette plaie béante, Édouard décide de créer des masques plus originaux
les uns que les autres, autant pour se protéger du regard d’autrui que pour se
prouver à lui-même qu’il est encore un être humain. Artiste confirmé, il
commence par dessiner des modèles puis malaxe le plâtre et les pigments de
toutes les couleurs, pour donner forme à cette seconde peau, plaquée sur une
grande partie de son visage. Cet acte de dissimulation lui permet
également d’exister envers et contre
tout, puisqu’il a choisi d’être déclaré mort au champ d’honneur pour ne pas
avoir à affronter le regard de sa famille. Comme sur une scène de la Comedia
dell arte, mais à l’inverse du masque de Polichinelle qui évoque la laideur
avec ses verrues sur le front, ses joues tombantes et son nez crochu de
vautour, le masque bleu d’Édouard, finement travaillé et riche en arabesques, l’autorise
à endosser une nouvelle personnalité, à déguiser sa laideur et à se faire le
héros de sa propre tragédie. Mais en dépit de cette sensibilité artistique d’un
écorché vif, et parce qu’il s’agit précisément d’un masque, l’inquiétude du
regard, soulignée par la lumière blafarde projetée par la lampe à pétrole qu’il
tient dans sa main, donne à Édouard une dimension inquiétante, étrange, quelque
chose qui ressemble à de la fatalité et à du désespoir. Privé d’une parole
intelligible, et désormais marginalisé, Édouard n’a que ses yeux pour hurler l’effroi
de sa condition qui le ramène sans cesse à la guerre, cette entreprise de
destruction généralisée des corps et des âmes, commanditée et organisée par des
États et des états-majors de salon. S’il décide de monter une opération d’escroquerie
visant à vendre des monuments aux morts qui n’existent pas, c’est plus pour se
venger de ces autorités responsables de sa déshumanisation que par appât du
gain. Sous son attrait esthétique, le masque favorise la mascarade à laquelle
se livre Édouard, seule susceptible de le maintenir en vie dans un monde qui
veut désormais oublier et s’étourdir dans « les années folles ».
(1) Au
revoir là-haut de Pierre Lemaître, Albin Michel, 2013, p.52
jeudi 4 janvier 2018
L'omniscience chez Jerry Thorpe
1
2
Ces deux photogrammes sont extraits du film de Jerry Thorpe, Le Jour des Apaches (Day of a Evil Gun, 1968), un western aussi singulier que séduisant. L’attaque par les Apaches d’un village dans lequel un groupe de Blancs s’est retranché est un archétype du genre. Hugo Fregonese (Quand les tambours s’arrêteront/Apache Drums, 1951) et John Sturges (Le Trésor du pendu/The Law and Jake Wade, 1958) s’étaient déjà pliés à cette figure de style à haute valeur dramatique ajoutée. Jerry Thorpe filme cet affrontement de manière tout à fait originale. La séquence dure cinq minutes et la caméra cadre à plusieurs reprises, en plongée, ce plan de grand ensemble.Tout est immédiatement visible grâce à la profondeur de champ. Plus la distance est grande, plus le champ de vision est large, et plus les personnages apparaissent minuscules autour de ces habitations abandonnées en adobe et en bois, perdues au beau milieu du désert brûlant. Ce décor naturel, par son immensité et sa profondeur, réduit encore davantage tous les personnages qui se déplacent dans le cadre. Le photogramme 1 signale le début de l’attaque. Le groupe de déserteurs de l’armée américaine est en train de se disperser, alors que l’un des leurs gît sur le sol, mortellement blessé par une flèche. Simultanément, quatre groupes d’Apaches surgissent littéralement du désert pour courir le long des crêtes sableuses, opérant un vaste mouvement d’encerclement. Le spectateur est ici omniscient et son regard circule d’un groupe à l’autre, rendant l’action particulièrement dynamique. Ce dispositif cinématographique permet de dramatiser l’enjeu principal qui est de montrer, en même temps, assaillants et défenseurs ainsi que le piège dans lequel se trouve enfermé le groupe de soldats. Jerry Thorpe contourne le montage alterné en traitant tous les personnages de manière égale, sans hiérarchie, tout en incluant le spectateur dans l’espace fictionnel grâce à la netteté du plan. Le photogramme 2 clôt la séquence. Deux autres cadavres de soldats ont rejoint le premier et gisent au milieu de la rue principale, alors que trois groupes d’Apaches sont en train d’évacuer leurs morts : celui de gauche, courant devant un bâtiment en ruines, celui sur le toit de la maison au premier plan, et le troisième, escaladant une dune avant de disparaître à l’horizon. L’utilisation systématique de la plongée écrase la scène et les belligérants tout en homogénéisant, dans sa continuité, la dramaturgie qui trouve ici son épilogue : les pertes sont lourdes de part et d’autre, l’affrontement a fait rage mais les armes se sont tues désormais pour laisser la place à un silence sépulcral. Le point de vue qui structure l’image est parfaitement équilibré entre l’absence de sons intra et extradiégétiques et la présence d’une tension visuelle entre un espace hostile et des hommes qui le traversent à leurs risques et périls. Dans ce décor inquiétant et par définition figé, tous ces personnages confrontés à la mort représentent des points d’appui pour le regard, offrant ainsi le maximum d’éléments susceptibles de saisir une action prise sur le vif.
2
Ces deux photogrammes sont extraits du film de Jerry Thorpe, Le Jour des Apaches (Day of a Evil Gun, 1968), un western aussi singulier que séduisant. L’attaque par les Apaches d’un village dans lequel un groupe de Blancs s’est retranché est un archétype du genre. Hugo Fregonese (Quand les tambours s’arrêteront/Apache Drums, 1951) et John Sturges (Le Trésor du pendu/The Law and Jake Wade, 1958) s’étaient déjà pliés à cette figure de style à haute valeur dramatique ajoutée. Jerry Thorpe filme cet affrontement de manière tout à fait originale. La séquence dure cinq minutes et la caméra cadre à plusieurs reprises, en plongée, ce plan de grand ensemble.Tout est immédiatement visible grâce à la profondeur de champ. Plus la distance est grande, plus le champ de vision est large, et plus les personnages apparaissent minuscules autour de ces habitations abandonnées en adobe et en bois, perdues au beau milieu du désert brûlant. Ce décor naturel, par son immensité et sa profondeur, réduit encore davantage tous les personnages qui se déplacent dans le cadre. Le photogramme 1 signale le début de l’attaque. Le groupe de déserteurs de l’armée américaine est en train de se disperser, alors que l’un des leurs gît sur le sol, mortellement blessé par une flèche. Simultanément, quatre groupes d’Apaches surgissent littéralement du désert pour courir le long des crêtes sableuses, opérant un vaste mouvement d’encerclement. Le spectateur est ici omniscient et son regard circule d’un groupe à l’autre, rendant l’action particulièrement dynamique. Ce dispositif cinématographique permet de dramatiser l’enjeu principal qui est de montrer, en même temps, assaillants et défenseurs ainsi que le piège dans lequel se trouve enfermé le groupe de soldats. Jerry Thorpe contourne le montage alterné en traitant tous les personnages de manière égale, sans hiérarchie, tout en incluant le spectateur dans l’espace fictionnel grâce à la netteté du plan. Le photogramme 2 clôt la séquence. Deux autres cadavres de soldats ont rejoint le premier et gisent au milieu de la rue principale, alors que trois groupes d’Apaches sont en train d’évacuer leurs morts : celui de gauche, courant devant un bâtiment en ruines, celui sur le toit de la maison au premier plan, et le troisième, escaladant une dune avant de disparaître à l’horizon. L’utilisation systématique de la plongée écrase la scène et les belligérants tout en homogénéisant, dans sa continuité, la dramaturgie qui trouve ici son épilogue : les pertes sont lourdes de part et d’autre, l’affrontement a fait rage mais les armes se sont tues désormais pour laisser la place à un silence sépulcral. Le point de vue qui structure l’image est parfaitement équilibré entre l’absence de sons intra et extradiégétiques et la présence d’une tension visuelle entre un espace hostile et des hommes qui le traversent à leurs risques et périls. Dans ce décor inquiétant et par définition figé, tous ces personnages confrontés à la mort représentent des points d’appui pour le regard, offrant ainsi le maximum d’éléments susceptibles de saisir une action prise sur le vif.
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