Dans la dernière séquence de The Fabelmans (2022),
un film en partie autobiographique, Steven Spielberg rend un vibrant hommage au
réalisateur dont il a admiré les oeuvres sur grand écran. À la recherche d’un premier
emploi dans le cinéma, Sammy Fabelman (Gabriel LaBelle), jeune adolescent
timide et emprunté, se retrouve de manière tout à fait fortuite dans le bureau
de John Ford (David Lynch). Écrasé par la notoriété et l’attitude
particulièrement acariâtre du metteur en scène, il n’en mène pas large (voir le
photogramme). Son pouls s’accélère, sa gorge se noue, ses mains deviennent
moites et nerveuses, et tout son corps se raidit dans un sentiment de panique
indescriptible. Incapable de placer un mot, il est à deux doigts de tomber en
syncope, submergé par les remontrances de celui qui prend plus de temps à
allumer voluptueusement son cigare qu’à se préoccuper de sa présence. Bien
conscient du trouble du jeune homme, et comme pour poursuivre son supplice,
John Ford, lui demande de regarder derrière lui des tableaux et de décrire ce
qu’il y voit. De gauche à droite, sont accrochées au mur une photographie
agrandie et encadrée d’une scène de The Searchers (1956), un film
réalisé par Ford lui-même, puis une peinture de Frederic Remington, The Last
of his Race, elle-même jouxtant une lithographie de Cassilly Adams, Custer's
Last Fight, et enfin, pour clore ce musée personnel, une dernière œuvre de
Frederic Remington, Fight for the Water Hole. Quatre représentations de cet
Ouest sauvage que John Ford affectionne particulièrement, mais dont la présence
ne doit rien au hasard puisqu'il avait toujours été fasciné par l’œuvre du
peintre et sculpteur Frederic Sackrider Remington (1861-1909) dont on peut voir
l’influence dans la photographie de My Darling Clementine (1946), de
Fort Apache (1948) ou encore de She Wore a Yellow Ribbon (1949).
Quant à Custer’s Last Fight, il s’agit d’une des très nombreuses représentations
de la bataille de Little Big Horn qui vit, en 1876, la défaite de George
Armstrong Custer et du 7e régiment de cavalerie face aux tribus lakota,
arapaho et cheyenne, commandées par Sitting Bull et Crazy Horse. Là encore la
référence avec Fort Apache s’impose puisque le scénario de ce film est un
récit fictif de ce célèbre affrontement. Toujours au bord du gouffre, Sammy
voit d’abord dans ces tableaux des cavaliers et des cowboys. « Non, non !
éructe Ford à plusieurs reprises, où est l’horizon ? Poussé dans ses derniers
retranchements, Sammy finit par désigner, au premier plan de l’image de The
Searchers, l’horizontale formée par le sol rocailleux martelé par les
sabots des chevaux et à l’arrière- plan de Fight for the Water Hole la
limite du désert, au loin, sur laquelle semblent reposer le ciel et les
montagnes escarpées. Ford lui cingle alors : « Quand tu arrives
à la conclusion que mettre l’horizon en bas ou en haut du cadre est bien mieux
que de la mettre pile au milieu du cadre, alors tu feras peut-être un jour un
bon metteur en scène ! Maintenant sors d’ici !! » Cette notion d’horizon –
particulièrement prégnante dans The Grapes of Wrath (1940) - renvoie
chez Ford au territoire et à l’identité du peuple qui l’occupe. Toute sa
filmographie évoque ainsi les étapes et les drames de l’histoire des États-Unis
à travers des communautés – familiales, paysannes, ouvrières, indiennes, militaires
– qui autorisent néanmoins, dans l’édification d’une démocratie, les individus.
Au-delà des clins d’œil fordiens qui parsèment les films de Spielberg – on
pense entre autres à E.T. regardant à la télévision un extrait de The Quiet
Man (1952) -, le cinéma du réalisateur monophtalmique irrigue depuis toujours celui de Spielberg, comme des ondes se propageant régulièrement, de Duel
à The Fabelmans, à la surface des écrans : la minorité noire (Sergeant
Rutledge, 1960/The Color Purple, 1985), la guerre de Sécession (The
Horse Soldiers, 1959/Lincoln, 2012), la Seconde Guerre mondiale (They
Were Expendable, 1945/Saving Private Ryan, 1998), l’exercice
démocratique (The Last Hurrah, 1958/The Post, 2017) sont autant
de thèmes dans lesquels Spielberg filme, comme Ford, des Américains ordinaires
plongés dans la tourmente cherchant à transcender leurs limites pour mieux
questionner la démocratie américaine (mais pas seulement puisque dans Munich
(2005), le questionnement se déplace vers Israël). Curieusement, Ford ne
s’est jamais emparé frontalement de la question de l’esclavage, au contraire de
Spielberg (Amistad, 1997) et, de la même façon, ce dernier n’a jamais
osé réaliser de western, genre par excellence fordien. L’ombre tutélaire du
maître était-elle trop encombrante ? Aux côtés des Akira Kurosawa, Alfred Hitchcock,
Fritz Lang et Stanley Kubrick, John Ford trône en majesté dans le panthéon
personnel de Steven Spielberg.
vendredi 10 mars 2023
John Ford chez Steven Spielberg
lundi 27 février 2023
Le serial killer chez Dick Maas
Dans son hilarant essai sur les morts
incongrues au cinéma[1],
Lelo Jimmy Batista place L’Ascenseur (Dick Maas, 1983) au troisième et
dernier niveau d’une hiérarchie dont la dramaturgie ne se laisse pas
appréhender au premier regard : le niveau 1 peut faire de l’ascenseur le
décor principal d’un film (l’auteur cite entre autres Out of Order [Carl
Schenkel, 1984] dans lequel trois hommes et une femme sont coincés dans un
ascenseur, un vendredi soir); le niveau 2
donne à l’ascenseur un rôle déterminant mais sans lui faire prendre conscience
qu’il est un ascenseur et qu’il n’a donc ni capacités de réflexion ni pulsions
meurtrières (comme Ascenseur pour l’échafaud [Louis
Malle, 1958], au cours duquel un homme revenu sur les lieux de son crime pour
effacer un détail compromettant se retrouve bloqué dans un ascenseur); et enfin le niveau 3, précisément celui du film
de Dick Maas, fait de l’ascenseur, tout au contraire, un être doué de
conscience, en mesure de réfléchir et de tuer. Dans le cinéma d’horreur, si les
voitures[2],
les poupées[3], les
téléphones[4],
voire les appareils photo[5]
peuvent être dotés d’une vie propre, de
préférence maléfique, l’ascenseur possédé, comme machine à asphyxier, à
décapiter, ou encore à pendre, est plutôt rare. Pourtant,
quand on y pense, il y a tout dans cette machine pour en faire un objet
de terreur : un gouffre abyssal sous les pieds des
usagers réactivant la peur primale des profondeurs, des portes palières
coulissantes – surtout pour les ascenseurs
de type ancien, pouvant soit écraser les corps, soit décapiter les impatients
qui auraient malencontreusement penché leur tête au-dessus du vide pour voir si
ledit ascenseur ne serait pas bloqué un étage plus bas ou plus haut –, un
panneau de commande a priori intelligent
pouvant malgré tout tomber en panne entre deux étages, de préférence un samedi
à minuit, une cabine plus ou moins étroite que doivent fuir comme la peste les
claustrophobes, ou enfin, horreur ultime, l’éventualité de la chute de l’ascenseur dans sa gaine surtout
si c’est celui de l’Empire State Building. Autant le dire d’emblée, d’ordinaire
les rencontres entre un ascenseur et ses occupants ne sont pas mortelles. Pas
chez Dick Maas. Dans cette optique, le réalisateur hollandais a parfaitement
saisi la spécificité d’une machine intrinsèquement synonyme de situations
fâcheuses potentielles.
Donc, à l’intérieur d’un immeuble de
bureaux d’Amsterdam, un ascenseur commence sans raison
apparente à fonctionner de manière indépendante
en tuant les imprudents qui ont le malheur de l’utiliser. Nulle trace de tueur
portant des lunettes noires, habillé en femme, armé
d’un rasoir, utilisant un ascenseur pour
assouvir ses pulsions meurtrières[6],
mais juste un objet technologique très agité, pour ne pas dire ombrageux, dont
les microprocesseurs se comportent comme des entités vivantes à l’image de
l’ordinateur Hal, mais dans une version nettement plus saignante que celle que
Stanley Kubrick nous avait proposée dans 2001, l’Odyssée de l’espace (1968)
. L’angoisse surgit donc du quotidien le plus banal. En observant le photogramme, et ce, depuis la vision de l’ascenseur s’ouvrant les veines
de l’hôtel Overlook (Shining, 1980), le public averti, sachant prendre
de la hauteur, et à qui on ne la fait pas, est en symbiose avec ce type de plan
frontal, en caméra fixe, présentant trois portes rouge sang éclairées par
autant de tubes fluorescents fixés au plafond. Le cinéma d’horreur a ceci de réjouissant qu’il offre, entre frisson
et effroi, le plaisir de la reconnaissance et de la variation, voire de la
mutation des motifs. Chez Maas, même sans faire cascader des litres
d’hémoglobine, ce plan, par l’attente qu’il suggère, préfigure ce dérèglement
soudain du familier, cette transformation brutale d’une nature docile en
hostilité sauvage. Vues en légère plongée, les trois portes métalliques
coulissantes, séparées par deux panneaux sur lesquels sont fixés les boutons
d’appel, focalisent à ce point notre regard
qu’elles en deviennent écrasantes, mystérieuses et angoissantes, comme un
prélude à la terreur qui va bientôt s’enclencher. L’ascenseur est en ce sens le
maître du décor, qu’il habite et hante à la fois, l’objet hostile permettant de
conjuguer attente avec effroi. Ce plan d’ensemble offre ainsi un espace bien
ordonné, coutumier, à l’ambiance glaciale avec ce sol en marbre charbonneux, et
trompeusement calme car la caméra n’enregistre pas – au contraire du spectateur
– la présence derrière ces portes de tous ces
câbles électriques, engrenages biseautés en spirale, pièces en métal lourd,
poulies ou courroies, comme autant d’armes létales prêtes à entrer en action et
à transgresser les fonctions purement utilitaires pour lesquelles ces
mécanismes ont été conçus. Ce hors-champ est si prégnant qu’il finit par
contaminer le champ et se confondre avec lui, particulièrement avec ces
fameuses portes lourdes, coulissantes, qui offrent la meilleure réponse
cinématographique au rideau de scène s’ouvrant et se fermant sur des mises à
mort plus sanglantes les unes que les autres. Le cinéaste fonde ainsi sa mise
en scène sur la dualité de l’image entre cet endroit visible saturé de rouge et
de noir et cet envers caché, comme autant de figures protéiformes d’une seule
et même altérité cauchemardesque échappant à toute logique…
Plus proche d’un Wes Craven que de la
violence esthétisante et maniérée d’un Dario Argento, Dick Maas s’inspire du
premier dans sa description anxiogène d’un dysfonctionnement mécanique, entre
suspense, brutalité visuelle et humour noir. Dissimulé sous les apparences les
plus quotidiennes et devenu une machine terrifiante précisément parce qu’il se
révèle être plus qu’une machine, un serial killer en somme, mais d’un
type particulier, l’ascenseur désobéissant en roue libre est le révélateur de
notre hantise de l’enfermement et le symptôme de nos angoisses modernes d’une perte de contrôle face aux technologies
informatiques. Prendre un ascenseur après avoir vu le film de Dick Maas s’avère
aussi traumatisant que de prendre une douche après avoir visionné
Psycho.
[1] Lelo Jimmy Batista, Tués
par la mort : le dictionnaire des morts
incongrues au cinéma, Hachette Heroes, 2019,
p.43-49.
[2] Christine, John Carpenter, 1983.
[3] Child’s Play, Tom Holland, 1988, ou Anabelle,
John R. Leonetti, 2014.
[4] When a Stranger Calls, Fred Walton, 1979.
[5] Polaroid,
Lars Klevberg, 2019.
lundi 13 février 2023
Le classicisme hollywoodien chez Michael Curtiz
À partir de ce
photogramme de Casablanca (Michael
Curtiz, 1942), arrêtons-nous un instant
sur les raisons du succès inaltérable de ce film. Il est en fait l'archétype du classicisme hollywoodien aux multiples
ramifications: un studio situé à Burbank, non loin de Los Angeles en Californie,
dirigé par les frères Warner et Hal B. Wallis (Warner Bros Pictures), un
réalisateur talentueux, (Michael Curtiz), deux grandes stars (Ingrid Bergman et
Humphrey Bogart sur le photogramme), des seconds rôles particulièrement savoureux (Peter Lorre, Sydney Greenstreet et Claude
Rains), quatre scénaristes (Howard Koch, les frères Epstein et Casey Robinson
non crédité), un directeur de la photographie venu du muet, très chevronné (Arthur
Edeson) et un compositeur musical prolifique (Max Steiner). Plus qu'une
esthétique, comme on peut parler d'une esthétique propre à l'expressionnisme
allemand des années 20, au réalisme poétique français des années 30, ou encore
au néoréalisme italien des années 40 et 50, le classicisme hollywoodien se
caractérise d'abord par la structure même de la production inspirée du système
capitaliste. En effet, de la préproduction (choix d'un scénario, repérage des
lieux de tournage, choix des acteurs …) à la postproduction (montage, trucages,
musique, publicité …), toutes les étapes de la fabrication d'un film sont
contrôlées par un studio issu des Big
Five (les grands studios comme Paramount, MGM, 20th Century Fox, Warner
Bros et RKO) ou des Little Three
(Universal, United Artists et Columbia), le plus souvent dirigés par des moguls[1]
comme Darryl F. Zanuck, David O.Selznick, Carl Laemmle ou encore Irwin Thalberg.
Entre 1930 et la première moitié des années 60, le catéchisme du classicisme
hollywoodien est très normé:
- Une
typologie de genre (la comédie musicale, le western, le film de
science-fiction et fantastique, le film noir, le film de cape et d'épée et de
pirates et, dans le cas de Casablanca,
le mélodrame …) permettant au spectateur d'établir des repères cognitifs et
comparatifs.
- Des
réalisateurs de grand talent, souvent européens. Fritz Lang et Ernst
Lubitsch viennent d'Allemagne, William Wyler est né à Mulhouse en Alsace alors
annexée au Reich allemand, Fred Zinnemann et Otto Preminger sont Autrichiens,
Billy Wilder a vécu à Vienne et à Berlin, et Michael Curtiz est Hongrois de
naissance. Ce dernier se rendra en 1926 aux États-Unis avec déjà – comme ses
confrères - un solide bagage cinématographique.
- Un
star-system, pilier du cinéma hollywoodien et moteur de la rentabilité d'un
film. Dans Casablanca, Humphrey
Bogart est Rick Blane, le propriétaire d'un night-club et un ancien membre des
Brigades internationales, alors qu'Ingrid Bergman est Ilsa Lund, son ancienne
maîtresse, fraîchement débarquée au Maroc aux côtés de son mari, chef de la
résistance tchèque. Très loin du cynisme désillusionné de Rick (au début du
film) et trop âgé pour s'engager, Bogart (alors sous contrat avec la Warner)
participera la même année à la Hollywood Victory Caravan, une
tournée de deux semaines aux États-Unis, pour récolter des fonds afin de
financer l'effort de guerre. Quant à Ingrid Bergman, Casablanca fera
d'elle, après Docteur Jekyll et Mister Hyde (Victor Fleming, 1941) et
juste avant Pour qui sonne le glas (For Whom the Bell Tolls, Sam
Wood, 1943), une star mondialement reconnue.
- Une
linéarité narrative en dépit des flashbacks (comme celui du photogramme au
cours duquel Rick et Ilsa se retrouvent à Paris en 1940, avant l'arrivée des
Allemands). Sinon, l'histoire se raconte au présent, dans l'ordre de son
déroulement.
-
Un montage rapide, privilégiant l'ellipse, dont la Warner se fera une
spécialité. Dans le prologue de Casablanca,
la présentation des réfugiés, cherchant par tous les moyens à fuir vers les
États-Unis à partir de la ville marocaine, est un modèle du genre.
- Une écriture
scénaristique remarquable, souvent réalisée à plusieurs mains, et non des
moindres, puisque Raymond Chandler, Dashiell Hammett, William Faulkner ou
encore Francis Scott Fitzgerald furent recrutés par Hollywood. Howard Koch et
les frères Epstein reçurent en 1944 pour Casablanca
l'oscar du meilleur scénario adapté. Les thèmes de la lutte contre l’oppression
nazie, de la liberté, du sacrifice et de la victoire de l’idéalisme sur le
cynisme, résonnent de manière particulière en ces années de guerre et expliquent
son succès immédiat. Mais c’est bien le couple mythique formé par Humphrey
Bogart et Ingrid Bergman, un couple empêché, romantique et mélancolique qui va
faire le succès intemporel du film.
- Une photographie toujours soignée,
utilisant toutes les ressources du noir et blanc, particulièrement dans les
clairs-obscurs hérités de l’expressionnisme allemand. Arthur Edeson, le
directeur photo du film eut une très longue carrière à Hollywood de 1917 à 1949.
- Une
musique, « essentielle dans la narration
du film, à la fois pour nourrir l'action, développer l'émotion et accompagner
des personnages identifiés par des thèmes »[2].
Avant de réaliser la musique de Casablanca,
Max Steiner s’était fait connaître en réalisant, parmi tant d’autres, celle de King-Kong en 1933. En y ajoutant le
standard de jazz, As Time Goes By chanté par Sam, le pianiste du bar de
Rick, la trame sonore du film dépasse la simple fonction d’accompagnement de
l’image pour se hisser à la hauteur des émotions ressenties par les protagonistes.
Est-il aussi besoin de préciser que pour faire pièce à Die Wacht am Rhein,
un hymne nationaliste entonné triomphalement par des officiers
allemands, l’enthousiasme provoqué au même moment par la Marseillaise, chantée
celle-ci par tous les convives du bar, provoque même chez le spectateur le plus
endurci, une onde de frissons et de ferveur patriotique[3].
C'est cette mystérieuse et singulière alchimie
composée de tous ces talents qui a fait de Casablanca
un chef-d'œuvre inaltérable et universel et l'un des fleurons de l'âge d'or
du cinéma américain.
[1]
Terme utilisé pour désigner les grands producteurs.
[2]
Musiques de films,
une autre histoire du cinéma de
Alexandre Raveleau, chroniques éditions, 2018, p.30.
[3]
L’opposition entre les deux hymnes
est symboliquement évidente. Pourtant, ils font tous les deux référence au
Rhin, un marqueur géographique et identitaire très fort pour la France et
l’Allemagne. Rappelons que La Marseillaise écrite à Strasbourg en 1792
par Rouget de l’Isle s’est d’abord intitulée Chant de guerre pour l’armée du
Rhin. Ce n’est qu’après avoir été chantée par des bataillons marseillais
qu’elle prit son nom définitif.
samedi 11 février 2023
La légende et le réel chez Mario Van Peebles
2
3
Tout
l’art de Mario Van Peebles se déploie à partir des archétypes propres au
western pour parvenir à un discours politique foncièrement atypique et tout
aussi anti-hollywoodien que celui utilisé par la réalisatrice Mary Greenwald
dans The Ballad of Little Joe tourné la même année. Le prologue de Posse
(1993) peut ainsi résumer à lui seul le point de vue du réalisateur afro-américain :
réécrire la geste westernienne tout en restant attaché à la tradition des codes
de l’Ouest et aux metteurs en scène qui les ont personnifiés dans le passé. Dès
le prologue donc, et à l’instar d’un Jack Crabb (Dustin Hoffman) racontant dans
Little Big Man (Arthur Penn, 1970) son odyssée en pays cheyenne, le
narrateur noir nous prend à témoin, pour raconter la place et le rôle des
Afro-Américains dans la Conquête de l’Ouest, une histoire largement occultée
par Hollywood pendant des décennies (photogramme 1).
Cet
homme âgé n’est nul autre que Woody Strode, un acteur éminemment fordien, membre
de la John Ford Stock Company,[1]
célèbre pour avoir tourné quatre films avec le maître[2].
Sa présence, alors qu’il avait 79 ans en 1993, n’est pas superfétatoire et va
au-delà de la simple citation nostalgique. Elle permet d’établir dans un
premier temps tout un réseau d’intertextualités et de réminiscences permettant
de ressusciter les rôles que John Ford lui a donnés et qui ont marqué sa
carrière, comme celui du sergent de la cavalerie américaine, injustement accusé
de viol et de meurtre (Sergeant Rutledge, 1960) ou celui, plus effacé
mais néanmoins crucial, de Pompey, le serviteur de Tom Doniphon (John Wayne
dans The Man Who Shot Liberty Valance, 1962)[3].
Dans un deuxième temps, sa présence matérialise le point de transition
permettant de partir de la légende pour aboutir au réel, comme pour mieux
contredire le spectateur s’imaginant voir en Woody Strode la continuité des
westerns précédents. De cette mémoire cinématographique surgit en effet le
récit historique qu’il fait, récit qui revendique clairement l’implantation
avérée, dans la deuxième moitié du XIXe siècle, de milliers d’Afro-Américains
dans l’Ouest sauvage. Comme pour mieux souligner son propos, des daguerréotypes
de cow-boys, de colons (photogramme 2) ou de hors-la-loi afro-américains comme
Nat Love (photogramme 3) apparaissent à l’écran. À partir de cette réalité, Posse
s’impose donc d’emblée comme une réflexion militante sur l’identité noire, d’autant
plus d’actualité que des blessures jamais cicatrisées se sont réveillées aux
États-Unis, deux ans auparavant, avec le lynchage de Rodney King par cinq
policiers blancs du LAPD, prélude, suite à leur acquittement en 1992, aux émeutes
sanglantes qui ravageront certains quartiers de Los Angeles. Mario Van Peebles
suggère que l’invisibilité des Afro-Américains dans le western hollywoodien n’était
que l’illustration d’un refus de les voir associés à la création des
États-Unis. Tout au moins jusque dans les années 60, au cours desquelles des
acteurs noirs ont su laver le péché originel raciste de Birth of a Nation
(D. W. Griffith, 1915). En effet, outre Woody Strode dans les films déjà cités
– on peut ajouter son rôle, relativement discret mais non dénué de panache,
dans The Professionals (Richard Brooks, 1966) – seuls Jim Brown (Rio
Conchos, Gordon Douglas, 1964 et 100 Rifles, Tom Gries, 1969),
Sydney Poitier (Duel at Diablo, Ralph Nelson, Buck and the Preacher
en tant que réalisateur, 1972), Ossie
Davis (The Scalphunters, Richard Brooks, 1968), Yaphet Kotto (Five
Card Stud, Henry Hathaway, 1968)[4],
Danny Glover (Silverado, Lawrence Kasdan, 1985) et Morgan Freeman (Unforgiven,
Clint Eastwood, 1992) avaient réussi à transcender l’image de l’Afro-américain,
trop souvent associée à celle d’un esclave, même affranchi[5].
En ce sens, Ossie Davis, traitant d’égal à égal avec Burt Lancaster, reste un
modèle remarquable.
Avec
cette sagesse et cette autorité que lui confèrent ses rôles passés, Woody
Strode n’a peut-être jamais autant parlé que dans ce prologue qui fait de lui
le dépositaire de la mémoire et de l’âme de tout un peuple [6].
Ces mots sont d’autant plus poignants, que l’acteur, très affaibli et atteint d’un
cancer du poumon, mourra l’année suivante. Posse sera son dernier film à
sortir de son vivant. The Quick and the Dead (Sam Raimi, 1995) auquel il
participera en 1994 ne sera projeté qu’un an après son décès. On se souvient alors avec émotion de ce plan tiré
de Sergeant Rutledge où, sous un clair de lune, il s’avance lentement
pour se positionner au premier plan sur une butte. Filmé en contreplongée et
dans un lyrisme absolu, il domine alors, de toute sa stature, le paysage de
Monument Valley.
[1]
Troupe de comédiens que John Ford utilisa pour de nombreux films : John
Wayne, Harry Carrey Jr, Victor McLaglen, Andy Devine, John Carradine, Ward
Bond, George O’Brien ……
[2] Sergeant Rutledge (1960), Two Rode Together (1961), The Man Who Shot
Liberty Valance (1962) et Seven Women (1967)
[3]
Nul n’a oublié ses trous de mémoire au moment de réciter le préambule de la Déclaration
d’indépendance des États-Unis; « Nous tenons pour évidentes pour elles-mêmes
les vérités suivantes : tous les hommes sont créés égaux …..». Voir
chronique L’égalité des droits chez John Ford.
[4]
Il n’échappera à personne que la
présence de ces acteurs afro-américains dans le western est étroitement liée au
contexte socio-politique et aux revendications liées à la question des droits
civiques des années 60.
[5] Dans Alamo (John Wayne, 1960), Jethro
(Jester Hairston) est un esclave affranchi par Jim Bowie (Richard Widmark).
Il choisit de se sacrifier pour son
ancien maître en restant à ses côtés au moment de l’assaut des troupes
mexicaines.
[6] Il réapparaîtra dans l’épilogue et le
générique de fin.
lundi 30 janvier 2023
Le voyeurisme chez Robert Wise
Tout comme De sang-froid (In Cold Blood,
Richard Brooks, 1967)[1],
Je veux vivre ! (I Want to Live !, Robert Wise, 1958) est un film
exceptionnel dans sa dénonciation impitoyable de l’odieuse violence d’État
qu’est la peine de mort. Condamnée à la
peine capitale pour un crime qu’elle n’a pas commis, Barbara Graham (Susan
Hayward) est conduite hors de sa cellule pour être attachée sur la chaise de la
chambre à gaz du pénitencier de Saint Quentin en Californie. Sans aucun
sentimentalisme et encore moins d’élan lyrique, mais dans une description au
scalpel proche du réalisme documentaire, Robert Wise filme toutes les étapes
conduisant à l’exécution. Mais si Barbara a demandé à ce qu’on lui couvre les
yeux avec un masque, c’est moins par peur de la mort que pour exprimer son
profond dégoût face au voyeurisme des journalistes massés derrière elle, tous
plus friands les uns que les autres du spectacle qui se déroule sous leurs
yeux. Tout est net dans le plan, comme
pour mieux rapprocher celle qui, au premier plan, reste digne envers et contre
tout, et ceux, à l’arrière-plan, qui se repaissent, toute honte bue, de la
souffrance d’autrui. Témoins d’une forme de violence normalisée, c’est tout
juste s’ils ne se bousculent pas pour être le mieux placés au premier rang, afin
de satisfaire la plus vile des jouissances. Nul visage révulsé, nul trouble
même imperceptible, encore moins de défaillance ou de paroles feutrées, mais juste
une meute silencieuse d’honnêtes gens cravatés et nœuds papillonnés, convaincus
que l’exemplarité du châtiment est le meilleur moyen pour apporter la sécurité
et l’ordre dans la société. La cloison vitrée qui sépare les journalistes de la
suppliciée impose une ligne de démarcation que le métal froid de l’intérieur de
la chambre à gaz rend encore plus oppressante. Cette fascination malsaine
devant la mort, ce goût décomplexé du morbide dans le cadre d’une abjecte
vengeance légitimée par une justice boiteuse, ne peuvent que révéler leur
vacuité morale. Ils sont l’exact opposé des journalistes-croisés prompts à
défendre les injustices et que le cinéma hollywoodien se plaît à célébrer à l’image
d’un Ed Hutcheson (Humphrey Bogart)[2],
un rédacteur en chef intègre luttant contre la corruption. Tout au contraire, et
sur un ton corrosif, Robert Wise les assimile à des échotiers plus proches du
cynisme d’un Charles Tatum[3]
ou de l’arrogance d’un J.J. Hunsecker[4],
puisque c’est par leurs écrits à charge qu’ils ont contribué à mobiliser
l’opinion publique contre Barbara. Seul Ed Montgomery (Simon Oakland), un
journaliste repenti, taraudé par sa mauvaise conscience, tentera de l’innocenter,
en vain. En hurlant toute l’ignominie du monde, c’est donc tout autant la peine
de mort que la puissance de la presse people que le réalisateur dénonce
ici, juste avant de pourfendre, dans son film suivant Le Coup de l’escalier
(Odds Against Tomorrow, 1959), le racisme, cet autre poison universel.
jeudi 19 janvier 2023
Le cul-de-sac chez William Keighley
À hauteur de regard, la caméra de William Keighley est
littéralement vampirisée par cette muraille montagneuse, aussi infranchissable
qu’écrasante, dont la paroi en forme de V menace littéralement de se refermer
sur les huit cavaliers pris au piège de ce cul de sac minéral. Alors qu’une horde d’Indiens lancée à leurs
trousses menace de les submerger, ils n’ont plus la possibilité de tourner
bride, et savent à cet instant que leur destin est scellé sur cette terre prête
à se dérober sous les sabots de leurs chevaux. Nulle grotte ou autre
anfractuosité pour s’y réfugier, mais juste une falaise dressée vers le ciel et
contre l’horizon ne pouvant être appréhendée que vue du sol, des roches que
l’on devine rouges, sculptées par le temps, le vent, la pluie, la chaleur,
comme autant de forces inexorables, une architecture finalement à la mesure
d’une nature violente, harmonieuse qui a pris tout son temps pour parfaire son
œuvre, mais qui ne se laisse pas facilement apprivoiser. La combinaison de la
verticalité majestueuse et de la masse cyclopéenne de cet abrupt, rend subitement
dérisoire les passions humaines en forçant les hommes à s’incliner, à courber
l’échine avec humilité, à défaut pour eux, de pouvoir se transformer en
démiurges. La disparition de la profondeur de champ, si chère au western, et la
présence d’un tout petit coin de ciel soulignant à peine la ligne de crête
inaccessible, donnent la mesure de l’enfermement dans lequel se trouvent les
fuyards. « L’homme n’est pas accueilli par la nature, mais englouti par elle
» disait Joel Snyder à propos des photographies des paysages de l’Ouest
américain de Timothy O’Sullivan [1].
Autant de lieux qu’on ne peut qu’imaginer éternels, à l’image de ces héros
tragiques qui, s’ils vont dans quelques minutes perdre prématurément la vie
dans un ultime baroud d’honneur, n’en entreront pas moins dans la légende et la
geste du grand Ouest. Tout concourt donc visuellement à faire de ce plan un
plan de transition, d’attente, entre la chevauchée éperdue des protagonistes venus
se fracasser contre ce mur, et leur affrontement inévitable avec les Indiens,
un plan dans lequel roche et cavaliers se confondent dans un hiératisme magnétique.
Le titre du film en français, La Révolte des dieux rouges (1950) est
moins explicite que son titre original Rocky Mountain, plus en phase
avec cet espace singulier, ce décor orgueilleux d’une incomparable beauté et
que le noir et blanc rend encore plus contrasté et mystérieux. Même si William
Keighley n’est pas John Ford ou Anthony Mann, celui-ci a néanmoins réussi ici –
Rocky Mountain sera son seul western - à transcender de manière
saisissante sa caméra pour capter les tensions entre les hommes et un
environnement pris dans sa pureté originelle. À moins que cela ne soit
l’inverse. ….
[1] Joel Snyder, American Frontiers : The
Photographs of Timothy H. O’ Sullivan 1867-1874, New-York Aperture, 1981,
cité dans Il était une fois le western, une mythologie entre art et cinéma,
catalogue de l’exposition du Musée des Beaux-Arts de Montréal, 2018, p.39
mardi 27 décembre 2022
La femme fatale chez John Berry
Dans le registre de la femme fatale, que le film
noir à partir des années 40 a su hisser au rang d’archétype particulièrement
vénéneux, Audrey Totter est certes moins connue que Barbara Stanwyck, Gene
Tierney, Ava Gardner ou Lana Turner[1],
mais n’en demeure pas moins une actrice capable d’interpréter, comme Jane Greer[2]
ou Joan Bennett[3],
des rôles d’une noirceur aussi abyssale que ceux tenus à la même époque par ses
glorieuses consœurs. En observant le photogramme, un spectateur non averti
pourrait penser, en toute innocence, que Claire Quimby (Audrey Totter donc) est
en mal de maternité, ruminant son désir d’enfant jusqu’à l’obsession pour projeter
ses frustrations sur la poupée en porcelaine qu’elle tient fermement dans ses
mains. Qu’on ne s’y trompe pas, dans Tension (John Berry, 1949), Claire est
l’antithèse de la mère et de l’épouse fidèle. Elle est tout au contraire une
prédatrice perfide, une garce sans scrupules, une mante religieuse avide de
satisfactions matérielles et sexuelles, bien incapable de penser à autre chose
qu’à ses pulsions de domination sur les hommes. Sensuelle, intelligente et
surtout manipulatrice, insensible aux dommages qu’elle laisse dans son sillage,
cette Clytemnestre réduit le monde aux bars et aux boîtes de nuit qu’elle
fréquente assidûment, multiplie les rencontres amoureuses de hasard, loin de son
mari Warren Quimby (Richard Basehart), pharmacien de son état, qu’elle méprise
profondément. Dans cette chambre qui fut nuptiale, revêtue d’une longue robe
d’intérieur blanche faite d’un tissu fluide et léger, Claire observe
intensément, dans un fétichisme troublant, la poupée qu’elle vient de sortir
d’une valise. Cette poupée apparaît à intervalles réguliers, tantôt posée sur
le lit ou sur le ventre d’un des multiples amants de Claire comme le lieutenant
de police Bonnabel (Barry Sullivan), tantôt rangée dans une valise pour mieux
accompagner les déplacements de sa propriétaire. Derrière Claire, un petit
chien noir en peluche et un chat en faïence reposent sur le plateau d’une
commode et complètent le portrait non pas d’une adulte restée en enfance, mais
bien au contraire d’une femme qui ne peut envisager son entourage qu’en termes
de passivité, d’ornement ou d’apparence et qu’elle peut utiliser à sa guise. Comme
cette poupée, son mari et ses amants ne sont que les jouets de sa vanité, des
objets qu’elle ne prétend même pas aimer, mais qui sont là pour bien lui
prouver que, face à leur médiocrité, elle ne peut que briller. Avec cette
perception du temps altérée puisqu’il lui faut tout, et tout de suite, les
motivations de Claire sont donc exclusivement financières – le sexe n’étant
qu’un moyen pour obtenir ce qu’elle cherche - au contraire d’une Ellen Berent
(Gene Tierney)[4]
pathologiquement jalouse de quiconque, homme ou femme, approchant de trop près
son mari. Intérêt et plaisir personnels
sont donc étroitement mêlés dans une fuite en avant qui ne peut que mal finir. Le
destin de la femme fatale est toujours celui de la punition puisqu’elle incarne
le désir, l’avidité et la destruction en transgressant le conservatisme et les
structures patriarcales de son temps. Hors écran, pendant la Seconde Guerre
mondiale, les femmes étaient entrées en masse sur le marché du travail pour
s’émanciper matériellement et socialement au grand désarroi, une fois la guerre
terminée, des combattants de retour du front. Il faut donc sur les écrans et
pour servir une vision du monde toujours misogyne, leur faire payer cher cette
indépendance.
[1]
Respectivement Assurance sur la
mort (Double Indemnity, Billy Wilder, 1944), Péché mortel (Leave
Her to Heaven, John M. Stahl, 1945), Les Tueurs (The Killers,
Robert Siodmak, 1946) Le Facteur sonne toujours deux fois (The
Postman Rings Always Twice, Tay Garnett, 1946)
[2]
La Griffe du passé (Out of The Past, Jacques Tourneur,
1947)
[3] La Femme au portrait (The
Woman in the Window, Fritz Lang, 1944)






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