Sean Penn est un cinéaste trop rare. Ses trois
premiers films, de Indian Runner (1991)
à The Pledge (2001), en passant par Crossing Guard (1995), répètent comme
une longue plainte douloureuse, des
déchirures familiales qui n'en finissent pas de hanter celles et ceux qui
tentent malgré tout de survivre. Dans Crossing
Guard, Mary (Anjelica Huston) a perdu, il y a six ans sa fille Emily,
renversée par un chauffard ivre, John Booth (David Morse). Revêtue d'un manteau
noir au milieu d'un océan de verdure que tentent d'égayer, de manière
discontinue, cinq bouquets de fleurs, Mary n'est plus, le sol s'étant dérobé
sous ses pieds. Assise sur le gazon du cimetière, surplombant la plaque
funéraire et le bouquet qui l'ornemente, elle s'abandonne à ses pensées en fermant
les yeux, fissurée de l'intérieur, comme terrassée par sa blessure, Vers qui ou vers quoi, son esprit erre-t-il à cet instant ? Vers Emily ? Sans l'ombre d'un
doute, mais aussi vers sa vie passée, vers son ex-mari Freddy (Jack Nicholson)
qui n'en finit plus de s'autodétruire, ou encore vers cet horizon lointain qui
pourra peut-être un jour lui permettre de se relever. Sean Penn multiplie les
signes d'une proximité avec l'affliction et la détresse en filmant Mary seule
dans le cadre, les jambes repliées, indifférente aux jeux des deux enfants qui
lui restent et qui s'amusent, hors-champ, à courir en slalomant autour des
plaques funéraires. Mais surtout le réalisateur choisit de donner à ce plan une
valeur graphique décuplée en privilégiant le point de vue, non pas de
l'observateur invisible, mais de celui de John Booth précisément. C'est lui
qui, à ce moment, un bouquet de fleurs à la main, voit Mary endeuillée. Sorti
de prison après avoir commis l'irréparable, incapable d'assumer sa faute et
rongé par la culpabilité, il s'est dirigé vers la tombe de celle qu'il a
renversée quelques années plus tôt, à la recherche d'une rédemption impossible.
À la vue de Mary, il se précipite pour se cacher derrière une pierre tombale, refusant
la confrontation et ce moment de vérité qui aurait mis à nu sa honte et ravivé
le chagrin de la mère. Entre ces deux êtres déchirés plane l'ombre d'un fantôme,
d'une âme errante : une petite fille dont aucun flashback ne nous révélera la
physionomie comme pour mieux éviter la facilité d'une émotivité gratuite et
cerner davantage les réactions des adultes. Car entrer dans le monde de Mary
est comme entrer dans un monde de souvenirs avec la mort comme partenaire, et quitter
le présent, le laisser à distance. Emmurée dans son silence, et alors que les
rayons du soleil caressent son visage, Mary présente ce mélange d'abandon et de
tragique qui embrase tout le film.
vendredi 20 septembre 2019
dimanche 25 août 2019
L'anachronisme chez David Miller
Dans Seuls
sont les indomptés (Lonely Are the
Brave, David Miller, 1962), Jack Burns (Kirk Douglas) est un cowboy sans
domicile fixe, errant à travers les plaines du Nouveau-Mexique, vivant d'expédients,
dormant à la belle étoile et ayant pour tout compagnon de route son cheval
prénommé Whisky. Épris de liberté, individualiste forcené et refusant toutes les
contraintes autres que celles qu'il s'impose, il se rend à ce moment dans une
ville pour revoir son ancienne amie Jerry (Gena Rowlands). Mais alors que Jack tente
de traverser une autoroute qui coupe son itinéraire, des voitures et des
camions surgissent brutalement dans le cadre, manquant de l'écraser. Le cheval renifle,
hésite, se cabre, prend peur, ne peut ni avancer ni reculer, virevolte et
menace à tout moment de renverser son cavalier. Les klaxons, les injures et les
visages interloqués derrière les pare-brises encerclent celui qui reste
insensible à toute cette agitation. Désormais l'asphalte a remplacé les
anciennes pistes chaotiques et poussiéreuses qu'empruntaient jadis les
troupeaux de bovins, et les voitures se sont substituées aux chariots bâchés
pour de nouvelles transhumances vers ce qui n'est plus une terre vierge, mais
un espace quadrillé par des villes et des routes. La Conquête de l'Ouest est
terminée depuis longtemps et l'esprit des pionniers à l'assaut de la Frontière,
cette ligne imaginaire séparant la civilisation de la sauvagerie, est désormais
entre les mains des historiens. Ce n'est
pas le cas pour Jack, un ancien combattant de la guerre de Corée, qui persiste
à être le vestige d'un temps révolu, un anachronisme croyant faire perdurer un
mode de vie qui n'a plus cours, un solitaire et un anarchiste défiant les
conventions et l'ordre établi. Hors-la-loi flamboyant, mais sans la violence
qui accompagne habituellement ce statut, Jack est aussi inadapté au monde
moderne qu'un Tom Doniphon (John Wayne dans L'Homme
qui tua Liberty Valance de John Ford tourné la même année). Sa silhouette à
cheval emprisonnée dans le rétroviseur du camion désigne bien ce passé auquel
Jack s'accroche envers et contre tout. Cette autoroute dont le bas-côté droit
est jalonné de poteaux électriques qui ont remplacé les poteaux télégraphiques
d'antan, glisse vers son point de fuite, un horizon bloqué par une rangée
d'arbres. Pourtant en s'exposant ainsi à ce flot continu de véhicules de
manière aussi désinvolte et provocatrice, Jack se comporte comme un
trompe-la-mort, bien conscient qu'il est au bout de la piste et qu'il n'a plus
rien à attendre de ses semblables. Cette dimension suicidaire qui le pousse à
rompre les amarres illustre bien la contradiction opposant son monde intérieur
constitué d'espaces libres et sans entraves à celui du monde extérieur, réel,
corseté et conformiste. Faux western mais véritable ode nostalgique à ce genre
cinématographique, Seuls sont les
indomptés annonce sinon sa fin, du moins son crépuscule. Tirée du livre
d'Edward Abbey (1) et scénarisée par Dalton Trumbo – encore mis à l'index par
la liste noire du maccarthysme – l'histoire de Jack Burns refusant la modernité
tout en se marginalisant renvoie aux thématiques des anti-héros qui seront
développées quelques années plus tard par les cinéastes du Nouvel Hollywood.
(1) The Brave Cowboy d'Edward
Abbey, 1956. Pour l'édition française, Seuls
sont les indomptés, Gallmeister, 2015
lundi 19 août 2019
La figure du cercle chez Clint Eastwood
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À l'exception de L'Homme des hautes plaines (High Plains Drifter, 1973) et de Pale Rider, le cavalier solitaire (Pale Rider, 1985), la mise en scène de Clint Eastwood n'a jamais été aussi redevable de l'univers de Sergio Leone que dans cette séquence extraite de son film réalisé en 1983, Le Retour de l'inspecteur Harry (Sudden Impact). Une nuit, à San Paulo, une petite ville de Californie, Jennifer Spencer (Sondra Locke, photogrammes 1 et 2) est poursuivie par trois malfrats dont l'un, Mick (Paul Drake, photogramme 3) a participé au viol de la jeune femme et de sa sœur dix ans auparavant. Profitant de l'obscurité, elle se réfugie dans un manège de chevaux de bois qui jouxte la plage bordant le Pacifique et le met en marche. Se déplaçant à moitié courbée entre les chevaux, alors que la plateforme entame son mouvement circulaire, Jennifer tente d'échapper à ses poursuivants qui, eux aussi, ont pris pied sur le carrousel. Entre ombre et lumière, sa silhouette se confond dans la contradiction de deux mouvements : la rotation horizontale du carrousel et le mouvement vertical lancinant que font les chevaux fixés à leurs barres. Les nombreux plans sur son visage angoissé et les stigmates des coups qu'elle vient de recevoir révèlent le calvaire qu'elle subit au cœur des ténèbres et du chaos. Espace corrompu par la violence, ce manège évoque la figure circulaire chère à Sergio Leone que l'on peut voir dans certains de ses films : le cimetière de Sad Hill dans Le Bon, la Brute et le Truand (The Good, the Bad and Ugly, 1966) et le muret encerclant Harmonica et Frank dans Il était une fois dans l'Ouest (Once Upon a Time in the West, 1968) sont tout autant des arènes mettant en scène des catharsis que des révélateurs de la vérité de chacun des personnages. Tout a commencé ici (Jennifer et sa sœur ont été violées non loin de là) et tout va se terminer dans cet espace forain endormi. Symbolisant l'enfermement et le vertige, le mouvement sans fin du carrousel traduit le malaise existentiel de Jennifer, son écoeurement vis-à-vis du monde qui n'a pas su être attentif à son traumatisme, et sa part d'ombre, elle qui n'hésite pas, dans un désir de vengeance insatiable, à tuer tous ceux qui ont participé jadis à son malheur et à celui de sa soeur. Sa vérité est celle d'un enfer à ciel ouvert qui ne peut trouver sa résolution qu'au beau milieu de ce lieu à priori ludique et familier, mais ici hanté par le souvenir d'une blessure qui ne cicatrise pas. La tonalité funèbre et cauchemardesque de la séquence, ainsi que la violence graphique que déploie Clint Eastwood soulignent la confrontation de Jennifer à ses démons intérieurs et surtout à ce démon, Mick, qui inexorablement se rapproche de sa proie. Fouillant de ses yeux l'obscurité, celui-ci s'est arrêté à côté d'une licorne dont la corne, par son mouvement ascendant et descendant, déchire littéralement l'écran. Les circonvolutions nauséeuses de son cerveau de criminel sont soulignées par les travellings circulaires de la caméra, une contre-plongée menaçante et un éclairage expressionniste violemment contrasté coupant son visage en deux. Brutal clone d'un croisement entre Scorpio (le tueur dans L'Inspecteur Harry/Dirty Harry, Don Siegel, 1971) et de Stacy Bridges (un autre tueur dans l'Homme des hautes plaines), il ne sait pas encore qu'il ne lui reste que quelques instants pour disparaître définitivement dans la nuit.
lundi 29 juillet 2019
La femme fatale chez Bob Rafelson
Le plaisir extrême que l'on prend à la vision du
film de Bob Rafelson, Le Facteur sonne
toujours deux fois (The Postman
always rings twice, 1981), tient, bien entendu, au scénario rédigé par
David Mamet d'après le roman éponyme de James M. Cain. Durant la Grande
Dépression, Frank Chambers (Jack Nicholson) erre sur les routes de Californie.
S'étant arrêté pour manger dans une station-service tenue par Nick Papadakis
(John Colicos), il est subjugué par sa femme Cora (Jessica Lange), entre- aperçue
affairée dans la cuisine, et il décide d'accepter le poste de mécanicien que
son mari lui propose. « Son corps mis à part, elle n'était pas d'une
beauté folle, mais elle avait un certain air boudeur et des lèvres qui
avançaient de telle façon que j'ai immédiatement eu envie de les mordre ».
(1) Au contraire de la description de
Cora faite par James M. Cain, Jessica Lange irradie l'écran de sa beauté, une
beauté qui fait faire au cœur un bond jusqu’au fond de la gorge pour mieux
retomber en chute libre et vertigineuse au creux de l'estomac. Visiblement,
Cora produit le même effet sur Frank que sur le spectateur. Avec sa chevelure
blonde ondulée mi-longue, son visage solaire dont les yeux fixent intensément
Frank, sa bouche entrouverte, orgueilleuse et provocante, elle va unir sa
destinée à celle de Frank. Tout les oppose à priori: elle est mariée, attachée
à ce bout de terre, enfermée dans les servitudes domestiques quotidiennes, lui
est un vagabond sans attaches, vivant d'expédients au jour le jour, refusant
les contraintes quelles qu'elles soient. Devenus instantanément amants, ils
vont vivre une relation fusionnelle, pulsionnelle et violente, uniquement
bridée par la présence d'un mari encombrant dont l'élimination apparaîtra
bientôt comme la seule issue possible. Histoire archétypale du trio infernal, Le Facteur sonne toujours deux fois de
Bob Rafelson, remake incandescent de
la précédente version tournée par Tay Garnett en 1946, fait de Cora une femme
fatale dont l'éclat et la grâce masquent mal une part d'ombre criminelle. « Je te veux pour moi, Frank ….. si on n'était
que nous deux …. que toi et moi »
dit-elle en fixant son amant. « Qu'est-ce
que tu veux dire ? » répond Frank. « J'en
ai assez de ce qui est bien ou mal » rétorque-t-elle. « On pend les gens pour cela, Cora » lance Frank, mi-inquiet,
mi-interrogateur. L'engrenage mortel est désormais lancé. À ce moment précis,
ils sont convaincus que leur passion mutuelle est suffisante pour s'affranchir
de la médiocrité sentimentale dans laquelle ils baignaient jusqu'à présent.
Choisissant l'ivresse du corps et l'extase qui l'accompagne plutôt que la
morale, Cora et Frank signent explicitement un contrat de nature faustienne
pour se lancer vers l'abîme, ou plutôt pour voir le monde tel qu'ils se
l'imaginent et dans lequel la liberté de se choisir une autre vie ne serait pas
une idée vaine. Au contraire de Phyllis Dietrichson (Barbara Stanwyck dans Assurance sur la mort/Double Indemnity, Billy Wilder, 1944, une
autre adaptation d'un roman de James M. Cain), nul désir de lucre dans l'esprit
de Cora, mais une soif toujours renouvelée de vivre pleinement avec Frank un
amour qui leur appartient désormais, tout en sachant que le prix à payer sera
élevé.
jeudi 18 juillet 2019
Le bad guy chez Lawrence Kasdan
Dans Silverado
(Lawrence Kasdan, 1985), Tyree (Jeff Fahey) est un bad guy de haute volée. Au service de Cobb (Brian Dennehy), un
shériff aussi flamboyant que retors, il incarne un homme de main sans
scrupules, aussi rapide à dégainer qu'impitoyable envers quiconque se met en
travers de son chemin. Pour son premier rôle à l'écran, on ne peut pas dire
qu'il passe inaperçu en volant la vedette à tous les acteurs (Kevin Kline,
Scott Glenn, Kevin Costner ou Danny Glover) qui se trouvent autour de lui. Dans
le saloon de Silverado, qui perd régulièrement une partie de sa clientèle
chaque fois qu'il fait une apparition, Tyree, yeux hallucinés, regard
magnétique et corps nerveux tendu à l'extrême, est toujours prêt à envoyer ad
patres l'infortuné vis-à-vis. Alors qu'il aime manifestement se donner en spectacle,
il est immédiatement habité par une rage doublée d'une jouissance inextinguible
qui menacent d'exploser au moindre éternuement ou raclement de gorge d'un
inconscient tétanisé par la peur. Toujours armé d'une Winchester ou d'un colt,
voire des deux à la fois, Tyree n'envisage la vie que comme un rapport de
force, une confrontation perpétuelle avec l'autre, comme si sa haine du monde
était le moteur de son existence. Il est rancunier, « j'aurais dû te tuer il y a longtemps » dit-il à Paden (Kevin
Kline), un ancien comparse rentré dans le droit chemin, n'aime pas les chiens,
« où est le chien ? » assène-t-il avec
un sourire cruel, de manière péremptoire et énigmatique, encore une fois à
Paden, et reste doté d'une aura maléfique qui en fait le double de son
employeur, le shériff Cobb. Osons une analyse comparée doublée d'une mise en
perspective: Tyree n'est pas cet outlaw de
second rang que l'on peut rencontrer dans Les
Grands espaces (The Big Country,
William Wyler, 1958) ou dans Tombstone
(George Pan Cosmatos, 1993) sous les traits respectivement de Buck Hannassey
(Chuck Connors) et Ike Clanton (Steven Lang), aussi bravaches en groupe que
pleutres isolés, non, Tyree est plutôt de la trempe de Charlie Prince (Ben
Foster dans 3h10 pour Yuma/3:10 to Yuma,
James Mangold, 2007), un ange de la mort brûlant d'un feu intérieur et laissant
derrière lui souffrance et cadavres. Nous sentons chez ces deux personnages une
incapacité congénitale à supplier, à geindre ou à se lamenter du mauvais sort. Au-dessus
du commun des mortels en dépit de leurs névroses obsessionnelles, ils restent néanmoins
des seconds, caractérisés par une esthétique du malaise. Tyree, en particulier,
n'a pas de stature morale, s'accommode avec délice de l'adversité et trouve son
point de cohérence dans l'attitude qu'il donne à voir régulièrement: un monstre
froid et éruptif dont l'arrogance le dispute à la noirceur. La puissance du jeu
de Jeff Fahey donne à son personnage une dimension fascinante qui nous fait
regretter qu'il n'apparaisse pas plus souvent au cours du film.
lundi 15 juillet 2019
Le fils de bonne famille déchu chez John Ford
1
2
À deux reprises, au cours de sa carrière prolifique, John Ford filma un fils déchu de bonne famille. Hatfield (John Carradine dans la Chevauchée fantastique/Stagecoach, 1939, photogramme 1) et Doc Holliday (Victor Mature dans La Poursuite infernale/My Darling Clementine, 1946, photogramme 2) incarnent ce type de personnage dont le passé sera toujours en grande partie occulté, gardant cette part de mystère qui sied à ceux qui ont fui un ailleurs pas si lointain. Le premier, dandy sudiste et joueur de poker, fréquentant par la force des choses davantage les saloons enfumés ou l'alcool coule à flots que les salons mondains, a gardé toute la gestuelle, le verbe et l'apparence vestimentaire d'une famille probablement propriétaire d'une grande plantation du Mississippi ou de Géorgie. Revêtu d'un manteau couvrant un costume élégant et coiffé d'un stetson aussi immaculé que la neige au sommet des Rocheuses, il se livre à son jeu favori face à deux autres joueurs. À proximité, une canne, négligemment posée contre le rebord de la fenêtre, lui sert de signe d'appartenance à sa classe sociale, accessoire indispensable pour celui qui s'affiche, particulièrement au milieu des ivrognes qui peuplent le saloon de Tonto en Arizona. Toujours digne et respectueux envers les dames, associant courtoisie et galanterie, en écho à un passé qu'il cherche manifestement à oublier, Hatfield, en personnage tragique et romanesque, se retrouve de manière incongrue, dans cet Ouest sauvage sans que l'on sache pourquoi: une querelle de famille, une déception sentimentale, un héritage qui lui a été refusé ? John Ford ne nous livre aucune explication. Tout juste apprend-on à la fin du film que son père a été juge. À l'instar de Hatfield, Doc Holliday, venu de l'Est, se trouve en 1882 à Tombstone, toujours en Arizona. Chirurgien dans une vie antérieure, il contemple son diplôme encadré et accroché au mur de sa chambre, dernier vestige de ce qu'il a été. Dans la pénombre qui baigne la pièce, le reflet que lui renvoie la glace le met face à ses contradictions: lettré et donc éduqué (il est capable de réciter Shakespeare), toujours attentif à sa tenue vestimentaire (il porte cravate et costume), il n'en reste pas moins submergé de manière frénétique par l'alcool et des accès de violence. La bouteille qui se trouve à sa droite témoigne de son addiction au whisky et autres fortes liqueurs. Plus torturé qu'Hatfield, Doc a une part d'ombre qui le met à l'intersection du monde civilisé (l'Est) et du monde sauvage (l'Ouest), porté par des pulsions de mort et des tourments existentiels dont, là non plus, John Ford ne nous dira rien. Seule l'irruption de son ancienne fiancée, Clementine, également venue de l'Est, lui rappellera des souvenirs qu'il pensait avoir enfoui au plus profond de lui-même. Hatfield et Doc Holliday sont donc en définitive deux proscrits ne croyant plus à l'idée qu'ils pourront un jour retrouver la vie qu'ils ont laissée derrière eux tout en pensant que la fuite, le jeu, l'alcool ou la violence suffiraient à panser les plaies les plus intimes.
mardi 7 mai 2019
L'amour du classicisme hollywoodien chez Peter Bogdanovich
Anarene, Texas, 1951. Une ville meurt à petit feu
au fin fond du Lone Star State. Sa population, n'ayant pour seules distractions
qu'une salle de billard et un cinéma, trompe son ennui en ressassant ses
regrets ou en rêvant d'un ailleurs inaccessible. Les plus jeunes s'étourdissent
dans la découverte de leurs corps, tout en se heurtant à la morale et à
l'hypocrisie puritaines des plus âgés qui passent leur temps à tenter de reconstruire
un passé qui n'a plus d'avenir, à l'image de cette Amérique rurale en train de
mourir. Les premiers tombent amoureux, découvrent leurs premiers émois, se
trompent mutuellement, alors que les seconds refusent de croire que tout cela
ne fut qu'un temps. Les deux se rejoignent dans une fuite en avant pour tenter d'exister
dans un désenchantement général et une tristesse sans fin. Dans La Dernière séance (The Last Picture Show, 1971), Peter Bogdanovich filme une chronique
plus amère que douce d'Américains en perte de sens et d'identité. La nostalgie
irradie chaque plan du film : nostalgie d'une époque (les années cinquante)
avec sa ville, sa rue principale balayée par les
bourrasques de sable, ses décapotables et ses motels décrépits, mais surtout
avec son cinéma, le Royal. Le film
s'ouvre sur sa façade avec son guichet bien visible, alors que les rues sont
vides tout autour (photogramme 1).
À l'affiche, Le Père de la mariée (Father
of the Bride, Vincente Minnelli, 1950). Ici, tout le classicisme
hollywoodien est mis en scène pour mieux prendre à contre-pied la désespérance
de cette ville qui a tout de la ville fantôme. L'humour du film de Minnelli –
un père prépare le mariage de sa fille tout en se demandant si le futur mari
est le bon – son rythme enlevé, sa glorification du mariage et de l'American dream s'opposent
intégralement aux habitants d'Anarene et à leur vacuité sentimentale et
existentielle. La nostalgie du classicisme hollywoodien s'incarne également dans
le souvenir d'autres films, et plus particulièrement, dans le western et dans un
acteur emblématique de ce genre cinématographique : Ben Johnson (photogramme 2).
Le personnage diégétique qu'il incarne (Sam le lion, propriétaire de la salle
de billard et du cinéma Le Royal) ne peut s'appréhender en dehors de l'acteur
qui l'interprète. Entretenant donc la confusion entre ce rôle et les rôles qui
l'ont rendu célèbre chez John Ford (soldat dans Le Massacre de Fort Apache/Fort
Apache, 1948, guide de convoi dans Le
Convoi des braves/Wagon Master, 1950),
ou encore hors-la-loi chez George Stevens (L'Homme
des vallées perdues/Shane, 1953),
Ben Johnson personnifie ce passé, non avec l'aura d'un John Wayne ou d'un James
Stewart, mais avec celle de celui qui a joué, tout au long de sa carrière, des
seconds rôles. Assis au bord d'un étang, il évoque sa nostalgie, forcément
élégiaque, des temps anciens, méditant sur le temps qui passe inexorablement et
sur la place qu'il tient en tant qu'âme et témoin d'une ville qui dépérit, mais
aussi du classicisme westernien qui n'a quasiment plus cours en 1971. La nostalgie
du vieil Hollywood ne s'arrête pas là. Par la grâce d'un lent travelling
latéral, Bogdanovich nous fait découvrir une nouvelle fois, mais de nuit, le
fronton illuminé du cinéma de Sam (photogramme 3), présentant Winchester 73, un western d'Anthony Mann
avec James Stewart, tourné en 1950.
L'exposition en pleine lumière de ce film est d'autant plus
remarquable qu'il décrit la détermination et l'opiniâtreté d'un homme à venger
la mort de son père, alors que la population d'Anarene courbe l'échine,
satisfaite de son sort ou, dans le meilleur des cas, incapable de briser les
pesanteurs de ses habitudes. La même remarque prévaut pour les ultimes plans de
La Dernière Séance (photogramme 4). Avant
que le cinéma de Sam ne ferme ses portes, faute de spectateurs plus attirés par
la télévision que par la salle obscure, la dernière projection n'est autre que La Rivière rouge, un western d'Howard
Hawks (Red River, 1948), film
dans lequel jouait justement Ben Johnson (en tant que cascadeur), mais sans
qu'il ait été crédité au générique par le réalisateur de Rio Bravo (1959).
L'opposition entre l'épopée visible sur l'écran –
un troupeau de dix-mille bovins doit être mené du Texas au Missouri - et l'alanguissement des habitants d'Anarene
ne fait que redoubler le propos de Bogdanovich. Ces deux dernières mises en abyme
du classicisme hollywoodien renvoient donc à un type de western qui n'existe quasiment
plus en 1971. Seul Andrew V. McLaglen tentera de faire perdurer, avec moins
d'éclat et de manière anachronique, la geste fordienne dans des films comme Les Géants de l'Ouest (The Undefeated, 1969) ou encore Chisum (1970). Depuis la fin des années
60, le Nouvel Hollywood a, en effet, tout balayé sur son passage, et le
classicisme qui a caractérisé le western mais aussi tout le cinéma américain
depuis les années 20 explose sous les coups de boutoir de Martin Ritt (Hombre, 1967), de Sam Peckinpah (La Horde sauvage/The Wild Bunch, 1969), d'Abraham Polonsky (Willie Boy/Tell Them Willie
Boy Is Here, 1969), d'Arthur Penn (Little
Big Man, 1971) ou encore de Blake Edwards (Deux Hommes dans l'Ouest/The
Wild Rovers, 1971). Il n'y est
plus question de mythe mais de réalisme critique de l'Amérique, passée et
contemporaine.
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