lundi 3 mai 2021

Les dérives totalitaires chez Peter Watkins

 

Punishment Park (Peter Watkins, 1971) tient tout autant de l'uchronie que de la dystopie. En pleine Guerre froide, et en dépit du veto de Harry Truman, la loi McCarran sur la sécurité intérieure est votée en 1950 par le Congrès des États-Unis. Le Président des États-Unis peut, sans l'accord du Congrès, décider en cas d'insurrection, de déclarer l'état d'urgence. Il peut alors arrêter et détenir toute personne censée être susceptible de commettre des actes de sabotage. Les personnes appréhendées seront interrogées sans remise en liberté sous caution et besoin de preuves pour être ensuite incarcérées dans des lieux de détention. Cette loi, jamais abolie, sert de prétexte au réalisateur britannique Peter Watkins pour plonger le spectateur dans un cauchemar lié à la situation politique et sociale du début des années 70. Faisant tour à tour allusion au procès des sept de Chicago (1969)[1], aux brutalités policières qui touchent les campus universitaires et à une polarisation extrême de la population liée à la guerre du Vietnam, le film est construit en montage alterné, montrant tour à tour sous une tente des jeunes, menottés, questionnés et condamnés devant un tribunal improvisé, puis un autre groupe marchant en plein désert. En réalité, les condamnés ont le choix entre accepter de purger leurs peines dans un pénitencier ou d'être envoyés dans le Punishment Park dont le « jeu » consiste, pour retrouver ses droits civiques, de gagner sa liberté en réussissant à traverser un espace désertique de 85 kms en moins de trois jours, sans eau ni nourriture, pour atteindre un drapeau américain. Filmés par une équipe de la BBC et poursuivis par la police, ces détenus tentent le tout pour le tout. Sauf que le « jeu » est faussé, puisque les mêmes policiers ont l'ordre d'abattre toutes celles et tous ceux qui auraient touché au but. Comme celui qui vient de se mettre à genoux, recroquevillé sur lui-même, attendant le coup de feu fatal du policier qui le met en joue (photogramme 1). Le contenu de l'image est extrêmement violent: dans la fournaise du désert, un État policier devenu paranoïaque tourne son agressivité contre une jeunesse révoltée. Le lien entre ce détenu prostré, épuisé, brisé, mais qui ne veut pas mourir et le policier avec son casque, ses lunettes noires, ses mains gantées, son fusil à pompe, traduit un rapport de force politique implacable entre deux sociétés irréconciliables: l'une est convaincue que le pacifisme et la liberté ne peuvent être possibles qu'en luttant contre le bellicisme et le conservatisme de l'autre. Cette image renvoie bien entendu immédiatement aux événements du 4 mai 1970 qui se sont déroulés sur le campus de l'Université d'État de Kent (Ohio). Au cours d'une manifestation contre la guerre du Vietnam et la décision de Richard Nixon de bombarder le Cambodge, les manifestants se retrouvent sous le feu de la Garde nationale. Bilan: quatre morts et soixante-sept blessés (photogrammes 2 et 3).

Alors que le film de Peter Watkins était sorti dans le contexte de la guerre du Vietnam et des soubresauts de la société américaine, l'actualité de la fin de l'année 2020 lui a redonné subitement un éclat inquiétant. Dans le contexte des États-Unis de Donald Trump et des discussions sur l'éventualité de proclamer la loi martiale pour renverser les résultats des élections présidentielles en confiant l'exécutif et le judiciaire à l'armée, le totalitarisme évoqué par Peter Watkins réactive douloureusement cette idée que nous avons tendance à oublier: la démocratie est mortelle.



[1] Sept organisateurs de la manifestation anti-guerre de Chicago lors de la Convention démocrate de 1968 sont poursuivis en mars 1969 par le gouvernement fédéral pour conspiration et incitation à la révolte.



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