samedi 31 octobre 2026

Champ et hors-champ chez Dario Argento


Arrivée à l’Académie de danse de Fribourg en Allemagne, la jeune ballerine Suzy Bannion (Jessica Harper) est immédiatement confrontée à un environnement particulièrement anxiogène : couloirs et chambres hantés par d’indicibles secrets, respirations haletantes, râles étouffés, bruits de pas furtifs, yeux brillant dans l’obscurité, ombres et lumières inquiétantes. L’aura maléfique et surnaturelle de l’immeuble fait planer la présence d’un invisible animé et d’une menace permanente qui culminera avec les meurtres, particulièrement sanglants, de deux pensionnaires. Un soir, alors qu’elle se retrouve seule dans le bâtiment, cherchant à repérer où se dirigent les pas entendus dans un couloir, Suzy se glisse dans le bureau de la vice-directrice de l’Académie, Madame Blanc (Joan Bennett), en ignorant qu’elle vient d’entrer dans l’antichambre de l’enfer, dans l’interface entre le monde des humains et le monde de la sorcellerie.

Comme Mario Bava, Lucio Fulci ou Riccardo Freda, Dario Argento se fait peintre. Chaque plan de Suspiria (1977) est composé d’une palette chromatique d’une grande ampleur, particulièrement soignée. Dans celui-ci, l’image saturée de couleurs contamine tout l’écran en véhiculant une tension vénéneuse, une atmosphère de terreur malsaine. Sur le mur, comme une hallucination visuelle, un immense aplat pourpre recouvre une fresque murale énigmatique composée d’un enchevêtrement de portes en plein cintre semblables à des pierres tombales suspendues dans le vide. Elles paraissent s’ouvrir sur un lacis de passages souterrains conduisant à des profondeurs insoupçonnées, à des mondes interdits au commun des mortels. De part et d’autre de ces ouvertures placées sous le signe du sang, le mur baigne dans une lumière bleu encre envoûtante mettant en relief d’autres portes stylisées, mais surtout de nombreuses tiges végétales noires, dont les extrémités apparaissent animées d’ondulations reptiliennes. Si certaines se contorsionnent pour mieux se tendre avec souplesse et se dresser vers le plafond, d’autres, plus rares, restent immobiles, n’attendant qu’un souffle pour se tordre à leur tour et rejoindre cette sarabande aussi sauvage que silencieuse. On eût dit, avec cet étrange effet optique et cette parodie de végétation, que les murs semblaient dotés d’une vie intérieure, comme dévorés par des forces occultes possédant leurs propres règles. L’incontestable et saisissante beauté plastique du décor, dont la puissance de suggestion doit autant à Argento qu’au talent de son directeur de la photographie, Luciano Tovoli, fait de ce cauchemar peint le réceptacle flamboyant et tourmenté de toutes nos peurs et de tous nos fantasmes. Les couleurs contrastées traduisent la dimension onirique d’un espace de claustration et d’épouvante dans lequel la réalité se dessaisit progressivement de son essence. Par leur puissance visuelle, elles contribuent alors, en fusionnant poésie de l’image et violence latente, à faire de cette décoration murale aussi fascinante que répulsive le signe prémonitoire du chaos à venir.  

Dans un silence sépulcral, Suzy vient de faire pivoter un mécanisme – une fleur de lys fixée sur le mur – ouvrant brutalement une porte dérobée menant, derrière la cloison, à un couloir. De cette entrée jusque-là interdite, une entrée qui sépare mais communique aussi, une lumière bleutée jaillit et brille d’un éclat froid de mauvais augure. La frêle silhouette et l’innocence de Suzy contrastent avec l’irrépressible montée de tension qui vient subitement d’envahir toute la pièce. Argento voulait faire de son personnage principal une nouvelle Alice au pays des horreurs[1], une Alice étreinte par la peur et soumise à des forces dont elle ne mesure pas encore toute la monstruosité. Convaincue d’être arrivée à un point de non-retour, elle s’avance, hésite, surmonte son appréhension et s’engouffre dans l’ouverture, comme aimantée par une indéfinissable force d’attraction. Avec la transgression de cette frontière, le réalisateur fait de cette scène un raccord entre deux espaces : celui du champ, le bureau de la vice-directrice, et celui du hors-champ situé au bout de ce passage dissimulé dans les flancs de l’Académie. Ce qui se trouve au-delà de la porte crée alors une circulation entre le visible et l’invisible, entre ce qui est à l’extérieur et ce qui est à l’intérieur du cadre, faisant immanquablement penser au cinéma de Jacques Tourneur (Cat People,1942, The Leopard Man, 1943), dont Argento se réclame. Suzy cherche le secret derrière la porte[2], un secret, partiellement et préalablement révélé par ailleurs, qui travaille autant son imagination que la nôtre. La ballerine avait en effet appris quelques jours plus tôt que l’Académie avait été fondée en 1895 par une sorcière d’origine grecque, Helena Markos. Surnommée « la Reine noire », cette créature infernale la Mater Suspiriorum, ou Mère des Soupirs, aurait, selon la tradition, péri en 1905 dans l’incendie qui détruisit le bâtiment. L’influence macabre de l’ancienne propriétaire des lieux ne manque pourtant pas de se faire sentir. Nous imaginons alors, tapis dans l’ombre et échappés d’on ne sait quel pandémonium primitif, les suppôts markosiens célébrant les rites blasphématoires d’un sabbat séculaire. Il ne faudra pas longtemps à Suzy pour trouver la réponse à sa quête et se confronter directement à la Bête.



[1] Dario Argento, Peur : Autobiographie, Éditions Rouge Profond, 2018, p. 207.

[2] Il s’agit du titre français de Secret Beyond the Door (1947), un film de Fritz Lang dans lequel joue Joan Bennett. Argento s’en souviendra en lui donnant son dernier rôle dans Suspiria.




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