mercredi 6 mars 2019

L'hélicoptère chez Ridley Scott





L'épilogue de Thelma et Louise (Ridley Scott, 1991) aurait pu se passer n'importe où dans le Sud-Ouest américain. En Utah, en Arizona, dans le Colorado ou au Nouveau-Mexique, il y a des terres immenses où se perd l'œil, où le ciel s'imbrique dans la terre, où l'horizon, en apparence infini, est brisé, de temps à autre, par un canyon, fronton minéral se précipitant dans les entrailles de la Terre. La poussière de roche ocre, est partout, soulevée par un vent entêtant et sec, creusant et modelant les reliefs jusqu'à créer des mesas, des gorges, des pitons rocheux, à côté desquels l'Homme n'est plus rien.  La route ou la piste qu'emprunte la Ford Thunderbird décapotable de Thelma et Louise (photogramme 1) est une route de fin du monde, une piste faite de sable, de pierres et de poussière, devant laquelle peuvent surgir à tout moment une façade aux couleurs rougeoyantes ou un précipice dont la profondeur s'accorde avec l'ampleur du lieu. Si Ridley Scott a choisi de filmer la fuite de ces deux femmes, éprises de liberté et fuyant l'ordre patriarcal, dans la majesté de Dead Horse Point (à côté de Canyonlands National Park en Utah), c'est parce qu'au début du XXe siècle une légende racontait que les cowboys utilisaient autrefois cet espace comme corral pour les chevaux sauvages qui vagabondaient sur les hauteurs des plateaux. Encerclé par des falaises abruptes, cet enclos naturel n'offrait aucune échappatoire aux mustangs capturés. Certains d'entre eux furent oubliés et moururent de soif. Le lieu est donc prémonitoire pour Thelma et Louise qui ont le FBI à leurs trousses depuis que Louise a abattu un homme qui avait tenté de violer Thelma. À ce moment précis, l'étau se resserre. Le surgissement de l'hélicoptère (coin gauche du photogramme 1) rompt la fragile avance que les deux femmes avaient réussi à installer avec leurs poursuivants. Tout petit d'abord, oiseau noir sortant de nulle part, au bord du paysage et du cadre, l'hélicoptère fonce progressivement sur nous, franchit le quatrième mur, pour se retrouver derrière nous, plongeant en direction de la piste qui chemine en contrebas (coin droit du photogramme 3). À plusieurs centaines de mètres d'altitude, il avance, masqué par les masses rocheuses, surplombe le Colorado (photogramme 2) et, méprisant les distances, se joue de ces déchirures du relief qui ressemblent à un labyrinthe. En dépit de sa position dans les airs et de la menace qu'il représente pour Thelma (Geena Davis) et Louise (Susan Sarandon), l'hélicoptère est englouti dans ce paysage dépouillé jusqu'à l'épure. D'en haut, tout est encore plus grandiose, architectural et cyclopéen, espace sauvage façonné par cet orgueil qui sied à la nature ayant le temps pour elle, ce temps que n'ont plus, hélas, les deux fugitives. Désormais sans attaches, libres de leurs mouvements, dans l'incapacité de faire marche arrière, Thelma et Louise, dans un suprême élan émancipateur, s'enfoncent dans cette terre indomptée, jusqu'à l'ivresse.



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