vendredi 19 mars 2021

Le non-dit chez John Ford

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Texas 1868. Le prologue de La Prisonnière du désert (The Searchers, John Ford, 1956) soulève avec beaucoup de discrétion et de retenue les liens qui unissent Ethan Edwards (John Wayne) et sa belle-sœur Martha (Dorothy Jordan). Après huit années d'absence, Ethan rejoint le ranch familial pour renouer avec son frère Aaron (Walter Coy), ses nièces Deborah (Lana Wood), Lucy (Puppi Scott), son neveu Ben (Robert Lyden) et le fils adoptif de la famille, Martin Pawley (Jeffery Hunter). Les regards, les gestes, la façon de se mouvoir de Martha trahissent envers Ethan des sentiments qui ne laissent aucun doute sur la nature des relations qu'ils ont pu avoir autrefois. Martha accueille son beau-frère avec chaleur et avec cette intensité dans le regard qui ne trompe pas (photogramme 1). Ses paroles de bienvenue, ses bras grand ouverts et son bonheur, contrarié par la présence hors-champ de son mari et de ses enfants, suffisent à exprimer un non-dit refoulé depuis tant d'années. Cela fait donc maintenant huit ans qu'Ethan est parti. Selon les affirmations de John Ford [1], il a combattu dans l'armée confédérée pendant la guerre de Sécession de 1861 à 1865, puis a erré pendant trois ans, peut-être au Mexique dans l'armée de Juarez ou de Maximilien, pour enfin choisir de rentrer. Lorsqu'une compagnie de Rangers, commandée par le révérend et capitaine Samuel Clayton (Ward Bond), arrive le lendemain au ranch, tout est prêt pour que le drame puisse se nouer. Une bande de Comanches vient de voler du bétail et les Rangers ont besoin de renforts. Ethan se porte volontaire pour permettre à son frère de rester chez lui. Martha va alors chercher son manteau dans une chambre, le plie avec un geste caressant sur son avant-bras, et le porte à son beau-frère. Face-à-face (photogramme 2), Ethan et Martha se regardent, leurs mains et leurs bras se touchent avec une pudeur toute empreinte d'émotion, avant qu'Ethan ne pose délicatement un baiser sur le front de celle qui aurait pu être sa femme. Lorsqu'il se retire de cette étreinte « le bras de Martha garde la même position, comme pour conserver la forme du corps d'Ethan [2]». Mais c'est l'attitude de Samuel Clayton qui donne le ton de la scène. Une tasse de café dans sa main droite, le regard légèrement orienté sur sa gauche, mine de rien, il est celui qui sait, et qui connaît, manifestement depuis longtemps, les liens, forcément réprimés, qui unissent toujours Ethan et Martha. N'osant briser ce moment d'intimité volé, il reste immobile, perdu dans ses pensées et attend la sortie d'Ethan avant de le rejoindre à son tour à l'extérieur du ranch. Ethan ne sait pas encore que c'est la dernière fois qu'il voit Martha. Lorsqu'il reviendra bredouille de la traque des Comanches, il retrouvera, dans les décombres encore fumantes du ranch, Aaron, Martha et Ben massacrés par les Indiens, Debbie et Lucy enlevées. La petite Debbie, précisément, a huit ans. Il n'est pas déraisonnable d'imaginer qu'elle est la fille qu'a eue Ethan de Martha. C'est ce lien paternel qui peut expliquer son acharnement, furieux et obstiné, cette obsession quasi-pathologique à tout faire pour la récupérer, morte ou vive.



[1] John Ford de Peter Bogdanovich, University of California Press, 1978, p.92 et 93

[2] John Ford, la prisonnière du désert, une tapisserie navajo de Jean-Louis Leutrat, éditions Adam Biro, 1990, p.16






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