Key Largo (John Huston, 1948) pourrait être la suite du Petit César (Little Caesar, Mervyn LeRoy, 1931). 17 ans après, John Huston filme,
en effet, un gangster qui ressemble en tout point au Rico Bandello de 1931.
Au-delà de leur incarnation par le même acteur (Edward G. Robinson) et de la
proximité de leurs patronymes, les deux gangsters se rejoignent, pour n’en
former qu’un, dans la cruauté et la violence qu’ils exercent contre leurs
adversaires. Une soif de pouvoir inextinguible, l’appât du gain, et une absence totale de scrupules habitent ces
deux icônes du banditisme hollywoodien. Prenant en otage le propriétaire d’un hôtel
et sa fille, Johnny Rocco et sa bande de malfrats se retrouvent à Key Largo, en
Floride, pour fuir les États-Unis et rejoindre Cuba en bateau. Mais un ouragan
force le gang et son chef à prolonger leur séjour au-delà de ce qu’ils avaient
prévu. Dans ce huis clos âpre, étouffant et tranchant comme une lame de rasoir,
Johnny Rocco domine ses sbires de toute sa puissance et de toute sa morgue ….
jusqu’au plus fort de l’ouragan qui se déchaîne à l’extérieur de l’hôtel. À cet
instant précis, l’homme perd de sa superbe. Figé dans une posture extatique, des
gouttes de sueur perlant sur son front et la bouche entrouverte, Johnny Rocco
lève la tête dans une attitude de supplication et de crainte, incapable de
contrôler une adversité qui le dépasse et le rend subitement particulièrement
vulnérable. Les armes à feu qu’il utilise habituellement apparaissent désormais
dérisoires, face à la menace des éléments déchaînés qui, hors-champ, dévastent
la petite key de Floride. Johnny
Rocco vacille sur son piédestal à la lumière blafarde d’une lampe à pétrole
visible à l’arrière-plan, alors que le plafonnier ne fonctionne plus puisque
l’électricité a été coupée. L’enfermement du gangster dans le hall de l’hôtel
révèle alors « un être dévoré par la peur malgré des apparences de dur, un
gangster grotesque et lâche qui joue au caïd » (1). Cette représentation d’un
faux dur ne peut manquer de nous interpeller si nous suivons la trajectoire
politique de l’acteur. Très engagé pendant les années 30 et 40 contre le
nazisme et le fascisme, ardent défenseur de la démocratie et des libertés individuelles,
Edward G. Robinson sera néanmoins appelé à témoigner en 1950 et 1952 devant la
Commission des Activités antiaméricaines de sinistre mémoire. Dans le climat de
paranoïa antirouge qui frappe, en pleine Guerre froide les États-Unis, Edward
G. Robinson, pour sauvegarder sa carrière, dénoncera des sympathisants
communistes comme Albert Maltz, Dalton Trumbo ou Frank Tuttle. Sorti blanchi de
l’épreuve mais moralement atteint, il aura, dans les années qui suivront, des
difficultés à retrouver des rôles intéressants. C’est Cecil B. De Mille, un réalisateur farouchement
anticommuniste, qui relancera sa carrière en lui confiant le rôle du traître
Dathan - un rôle expiatoire ? - dans Les
Dix Commandements (The Ten
Commandments, 1956). Mais en tout état de cause, il ne jouera plus jamais
de gangster.
(1) Le Film
noir, vrais et faux cauchemars de Noël Simsolo, Cahiers du cinéma/Essais,
2005, p.288
Aucun commentaire:
Publier un commentaire