Dan Ballard (John Payne, à
gauche) est depuis deux ans un citoyen sans histoires, respecté de tous et
parfaitement intégré dans la communauté de Silver Lode. Mais le jour de son
mariage avec Rose Evans (Lisbeth Scott), sa vie bascule lorsqu’un groupe de
marshals patibulaires, dirigé par un certain Ned McCarthy (Dan Duryea, à droite)
débarque en ville avec un mandat d’arrêt contre lui pour le meurtre du frère de
ce dernier. Cherchant à prouver son innocence, alors que tout l’accuse, Ballard
doit se battre autant contre les citoyens devenus soupçonneux et qui se sont
retournés contre lui, que contre McCarthy et ses complices. Le sous-texte du
film est bien évidemment politique. Le McCarthy du film est la transposition
d’un autre McCarthy, bien réel celui-là, qui a marqué au fer rouge le milieu du
cinéma américain des années cinquante. Connu pour son hystérie anti-communiste
et sa détestation de toutes celles et de tous ceux qui avaient la malchance, à
ses yeux, d’être jugés trop progressistes, le sinistre sénateur, de concert
avec la Commission des activités antiaméricaines de la Chambre des
représentants s’employèrent, entre 1950 et 1954, à lancer une chasse aux
sorcières, à pousser à la délation et à persécuter des acteurs, des
réalisateurs et des scénaristes dont nombre d’entre eux virent leurs carrières
brisées. Voir dans Silver Lode (Allan Dwan, 1954), ces faux marshals se
faire passer pour des représentants de la loi, et ce fugitif être obligé de
fuir une foule vindicative dans les rues d’une ville s’apprêtant à célébrer le
4 juillet, est tout à fait savoureux. Dans ce contexte, la cloche va donner une
dimension polysémique à la tragédie que va vivre Ballard, tragédie étroitement
associée à l’arrière-plan politique du film. Le plan est extrait de la séquence
finale au moment où au terme d’une chasse à l’homme, il se retrouve assiégé par
la populace, au sommet du clocher de l’église où il s’était réfugié. McCarthy,
menaçant, est face à lui, bien décidé à régler ses comptes.
Dans cet espace réduit, Ballard
est acculé, désarmé et blessé, comme un animal pris au piège. La cloche sert
dans un premier temps de bouclier pour le protéger des tirs de McCarthy. Concernant cet objet de cérémonie destiné en
temps normal à appeler les paroissiens au culte ou à célébrer n’importe quel
évènement liturgique, un spectateur profane et peu attentif n’y verrait qu’un
alliage de cuivre, de bronze, d’étain et de fer associés à un battant, la pièce
métallique qui heurte l’intérieur de la cloche lorsque celle-ci est mise en mouvement.
Pourtant, elle n’est ici en rien anodine parce qu’elle a tout de la Liberty
Bell, un des symboles de l’indépendance américaine situé à Philadelphie en
Pennsylvanie. Selon la tradition, elle sonna le 8 juillet 1776, alors que la
foule se rassemblait dans la cour du Capitole pour entendre le shérif de
Philadelphie lire la Déclaration d’indépendance. Sur le dessus était gravée une
phrase extraite du Lévitique : « Proclamez la liberté dans tout le pays
pour tous ses habitants ». Et c’est justement cela dont ne dispose plus
Ballard. Forcément coupable parce que soupçonné, l’accusation devenant preuve, Ballard
voit ses droits bafoués, personne ne l’écoute et ni le shérif, ni le juge ne savent
le protéger de l’hystérie collective qui s’est progressivement emparée des
esprits et que McCarthy sait habilement exploiter. Tous ces pharisiens, en
apparence paisibles, ne sont plus qu’une meute enragée, bien décidée à exercer
une justice populaire et à lyncher celui qu’ils admiraient encore au début de
la journée. La raison disparaît, et les institutions comme la mairie, le
tribunal et jusqu’à l’église apparaissent contaminées par cette violence foulant
aux pieds la liberté définie pourtant comme un droit inaliénable par la
Déclaration d’Indépendance et que la ville commémore justement à cet instant. Lorsque
Ballard trouve asile dans le clocher, il n’est soutenu que par deux femmes qui garderont
foi en lui : son ancienne maîtresse Dolly (Dolores Moran) et sa fiancée
Rose (Lizabeth Scott).
Mais la cloche peut aussi
sonner le glas pour les défunts. Elle préfigure dans ce cas la mort de McCarthy,
puisqu’une balle tirée par le hors-la loi va ricocher sur le métal pour le
frapper mortellement et précipiter sa chute du haut de l’escalier. Transformée
en instrument de justice, elle déjoue ironiquement les projets du truand. Ce McCarthy, avec son caractère retors et sa
jubilation mielleuse n’a rien de catholique, bien au contraire, il est un
imposteur, protégé par sa fausse étoile de marshal et incarne ce fascisme
s’installant dans toutes les démocraties, lorsque le sens commun n’est plus
partagé par tous. Dictateur au petit pied, habité par une violence nihiliste et
des pulsions de mort, il avait mis la ville sous cloche en coupant les fils du
télégraphe pour que personne ne puisse se renseigner sur la validité du mandat
d’arrêt. Pourtant la ville entière l’écoute, le croit alors que sous son masque
se tapit la sauvagerie et la loi du talion. Son autorité est feinte, mais irréfragable
et toujours péremptoire. Il est d’autant plus dangereux qu’il maîtrise parfaitement
la psychologie des foules, et sait que le mensonge est plus fort que la vérité –
tiens, suis-je bien en train de parler des États-Unis de 1954 seulement ? La cloche et le ricochet fatal permettent
alors ironiquement de faire triompher la liberté que McCarthy cherchait à taire
et à écraser. Mais celle-ci résonne pourtant dans un paysage sinistré. Plus
rien dès lors ne pourra être comme avant. Ce n’est pas la justice des hommes, –
et encore moins celle de Dieu comme le dira le pasteur quelques instants plus
tard –, ni le courage d’un héros qui, à l’instar de Will Kane (Gary Cooper dans
High Noon, Fred Zinnemann, 1950) aura triomphé du mal, c’est tout
simplement la chance ou le hasard, forcément imprévisible, qui sauveront
Ballard mais pas la ville et ses citoyens désormais marqués du sceau de
l’infamie.
Le propos d’Allan Dwan est
radicalement plus pessimiste que celui de Zinnemann, dont le scénario était lui
aussi irrigué par l’arrière-plan politique du maccarthysme. Will Kane a été
abandonné par une population plus lâche que vindicative, alors que Ballard a
été trahi par elle et menacé de lynchage. Silver Lode, en nous disant
que la démocratie repose sur du sable et sur une opinion publique volatile, est
l’égal de Fury (Fritz Lang, 1936) ou The Ox-Bow Incident (William
Wellman,1943), deux films qui dénonçaient déjà le risque totalitaire.
Merci à Bertrand Tavernier, qui dans le bonus du DVD m’a inspiré cette chronique.


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