L’image est glaçante. S’inspirant du procès des sept de Chicago (1969)[1], des manifestations contre la guerre du Vietnam se déroulant sur les campus universitaires, des brutalités policières qui les accompagnent et des assassinats des leaders des Black Panthers, le réalisateur britannique Peter Watkins imagine, en l’exagérant à peine, une répression autoritaire menée par l’administration de Richard Nixon contre les activistes pacifistes, les objecteurs de conscience, les militants pour les droits civiques, les communistes, mais aussi les féministes qui critiquent ses politiques. Punishment Park (1971) est filmé en montage alterné, montrant d’une part, une tente sous laquelle des manifestants, menottés, questionnés, sont condamnés par un tribunal d’exception improvisé, puis d’autre part un groupe de dissidents courant désespérément dans le désert. Très rapidement, nous comprenons que les condamnés ont le choix entre accepter de purger leurs peines dans un pénitencier fédéral ou d’être envoyés dans le Punishment Park pour y subir, contre la promesse de recouvrer leur liberté, une épreuve consistant à traverser, sans eau, ni nourriture, un désert de quatre-vingt-cinq kilomètres en trois jours, dans le but d’atteindre un drapeau américain planté au sommet d’une colline, sans se faire prendre par les policiers et la Garde nationale lâchés à leurs trousses. Filmés par des équipes de télévision, ces détenus tentent le tout pour le tout. Mais le « jeu » est faussé puisque les mêmes policiers ont l’ordre d’abattre celles et ceux qui toucheraient au but, comme ici, la jeune femme mise en joue par un membre des forces de l’ordre.
Le contenu de l’image est extrêmement violent. Un policier, dont le visage est masqué par des lunettes, a la posture du bourreau, anonyme, debout, prêt à achever sa victime déjà à terre. Déshumanisé, il a été programmé pour devenir une machine à tuer, froide et implacable, le doigt appuyé sur la détente de son fusil à pompe, prêt à exercer la pression nécessaire pour que le coup parte. Nous sentons bien qu’il retient son souffle, comme on le lui a appris et que le sang doit lui battre les tempes. Il se sait, à cet instant, tout puissant, autorisé à tirer au nom de l’uniforme qu’il porte, au nom de l’autorité que des réactionnaires autoproclamés patriotes lui ont conférée. À ses pieds, une détenue, prostrée, épuisée, brisée. Elle souffre et attend le coup de grâce. Ses bras sont repliés sur sa poitrine dans un geste dérisoire de protection. Perçue comme une ennemie, une menace pour la pérennité d’un gouvernement fascisant en état d’urgence et seul responsable de la fixation des règles, elle est devenue, dans cette traque primitive, une proie, une cible. La confrontation dure quelques secondes, dans un silence total, mais elles semblent pourtant s’éterniser. La scène acquiert une dimension encore plus troublante lorsque l’on sait que Watkins, voulant donner plus d’authenticité à ses images, avait recruté des acteurs non professionnels pour jouer leur propre rôle : parmi les militants pacifistes, nombreux étaient ceux qui avaient déjà été arrêtés, soumis à des interrogatoires et emprisonnés, alors que leurs poursuivants étaient interprétés par de vrais policiers ou des gardes nationaux. La caméra de Watkins immerge ainsi le spectateur dans des événements reconstitués pour leur donner l’apparence de la vérité. Cette fiction du réel traduit alors un rapport de force politique impitoyable entre deux sociétés irréconciliables : l’une est convaincue que le pacifisme et la liberté ne peuvent être possibles qu’en luttant contre le bellicisme et le conservatisme réactionnaire de l’autre. Ici se joue une guerre intestine, celle qui divise et qui ronge les États-Unis eux-mêmes, brouillant même l’idée de frontières, puisque pour cet État policier devenu paranoïaque, l’ennemi de l’intérieur se superpose au Vietnamien à l’extérieur. Cette violence fondamentale, originelle serais-je tenté de dire, et dont les États-Unis semblent inséparables, gangrène toute l’image en prenant alors valeur de manifeste : Watkins rejoue ici quelque chose de la tension, de la peur, mais aussi de la haine de l’autre qui aboutirent aux fusillades de Kent State (Ohio), le 4 mai 1970, lorsque des membres de la Garde nationale avaient ouvert le feu sur des manifestants anti-guerre en faisant quatre morts et neuf blessés.
Le désert de Bear Mountain en Californie, illuminé par un
soleil brûlant et implacable, où le vent souffle obstinément en créant des bourrasques
tourbillonnantes de sable et de poussière que nul obstacle ne parvient à
ralentir, est devenu une gigantesque prison à ciel ouvert, un centre de
détention politique, le Punishment Park, où l’on ne distingue pourtant ni
barbelés, ni miradors, puisque l’immensité et les conditions climatiques interdisent
à elles seules toute évasion. Watkins filme le désert comme un enfer physique,
un prélude à la mort. La jeune femme à genoux semble vouloir s’enfoncer dans le
sable si blanc qu’il en devient éblouissant, dans cette aridité si absolue
qu’elle se révèle toujours étouffante. En plus du policier menaçant, cet espace
désertique, transformé en lieu de perdition, ajoute donc bien une tension visuelle
supplémentaire dans la composition du plan en matérialisant les objectifs
répressifs des autorités et leur contrôle total du « jeu » puisqu’ils sont les
seuls à circuler en voitures et à disposer de toute l’eau nécessaire. Mais plus
que tout, le réalisateur lui donne aussi la dimension d’un paysage mental, d’un
paysage-miroir dans lequel se reflète une nation américaine gangrenée par les névroses
d’une administration Nixon en pleine dérive fascisante. L’existence de ce désert/camp
de détention trouve son origine dans une loi bien réelle, la loi McCarran,
votée par le Congrès en 1950 en dépit du véto du Président Truman. Cette loi sur
la sécurité intérieure, inique et scélérate mais jamais appliquée, pouvait amener
à l’arrestation de tous ceux qui apparaissaient suspects et à les retenir dans
des centres d’internement « aussi longtemps que le requiert l’enquête sur le
danger supposé que ces individus font courir à la Nation et sans qu’ils
puissent avoir recours à un avocat ou communiquer avec l’extérieur ». Même si cette
loi, reflet direct des tensions liées à la peur du communisme, appartient bien aux
pages les plus sombres de l’Histoire des États-Unis, Watkins, de manière
profondément subversive, nous fait croire, vingt et un après, à son application
par un gouvernement prêt à dissoudre l’État de droit et à autoriser des forces
policières à abattre, hors de tout contrôle et au nom de la sécurité, des
émeutiers. Tiens, c’est curieux, suis-je
bien en train de parler des États-Unis de 1950 et de 1971 seulement ? De Kent
State à Minneapolis en passant par le camp de Guantanamo ou « l’Alligator
Alcatraz », le Punishment Park n’est qu’à quelques pas, sous nos yeux.
[1]
Sept organisateurs de la
manifestation anti-guerre de Chicago lors de la Convention démocrate de 1968
sont poursuivis en mars 1969 par le gouvernement fédéral pour conspiration et
incitation à la révolte.


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