Décrire l’envers du miroir
hollywoodien après Sunset Boulevard (Billy Wilder, 1950) et The Big
Knife (Robert Aldrich, 1955) relève autant de la haute voltige que de l’inconscience
la plus totale, voire des deux à la fois. Pourtant Robert Mulligan avec Inside
Daisy Clover (1965), tire incontestablement son épingle du jeu,
particulièrement avec cette séquence. Dans la Californie des années 30, Daisy
(Natalie Wood), une adolescente de 15 ans rustre et rebelle, est arrachée à son
anonymat et à son milieu prolétaire pour être propulsée par Robert Swan
(Christopher Plummer), un producteur cynique et manipulateur, au rang de prodige
de la comédie musicale hollywoodienne. Mais sortir de l’ombre et entrer dans la
lumière des projecteurs se payent au prix fort. Elle va subir un véritable harcèlement
psychologique pour l’obliger à réécrire son passé, à rompre avec sa mère et à se
conformer à l’image lisse et séduisante d’une Cendrillon. Il lui faudra un
certain temps pour réaliser que la machine à fabriquer des stars la transforme
en un être qu’elle n’est pas.
Daisy se trouve
ici dans une cabine insonorisée, dont l’espace restreint métaphorise
parfaitement l’enfermement doré que représente Hollywood, pour enregistrer en
post-production la chanson qu’elle doit chanter en même temps qu’elle exécute,
par écran interposé, sa chorégraphie en solo (photogramme 1). Elle entame son
chant, est arrêtée par Swan, doit recommencer, une fois, deux fois, encore et
encore, jusqu’à l’épuisement. Le contraste entre l’image projetée sur l’écran visible
à l’arrière-plan d’une femme à l’énergie triomphante, mais dont la voix a été
coupée au montage - le noir et blanc, l’illusion - et celle de Daisy enfermée
dans cette cabine tentant vainement d’aller au-delà des premières mesures de sa
partition - la couleur, le réel - est saisissant. Dans un même plan, la réalité
et la projection idéalisée de son reflet sont si frontalement opposées que la
machine se grippe progressivement. Elle sent confusément se réveiller en elle d’incontrôlables
sentiments jusqu’à présent assoupis (photogramme 2). Confrontée à une impasse,
incapable d’offrir ce qu’on attend d’elle, Daisy perd pied et ne cherche plus,
cette fois-ci, à sauver les apparences. Le monde qu’on a fabriqué autour d’elle,
avec ses paillettes et ses faux-semblants, s’effondre. Rongée par le dégoût de
soi et des autres, elle exprime toute son angoisse et sa souffrance face au
système auquel elle a pourtant adhéré de plein gré, mais qui est en train de la
broyer. La jeune femme laisse éclater son désespoir, n’accepte plus ce
dédoublement qui la hante, porte ses mains sur ses tempes tout en hurlant de
manière démente, comme possédée par des pulsions autodestructrices (photogramme
3). Dans la cabine, devenue le réceptacle infernal de ses émotions à fleur de
peau, il n’y a plus que le vide, un vide béant. Devant la puissance de cette
interprétation, comment ne pas rappeler un autre moment vertigineux dans lequel
Natalie Wood jouait la jeune Deanie Loomis qui, sortant de son bain, les yeux écarquillés,
hurlait son refoulement sexuel au visage d’une mère puritaine et castratrice (Splendor
in the Grass, Elia Kazan, 1961) ?
La séquence de Inside Daisy Clover
est d’autant plus troublante qu’elle a tout d’une mise en abyme de la vie
personnelle de Natalie Wood. Lancée à l’âge de cinq ans dans le milieu du
cinéma par une génitrice - Maria Zakharenko, une Swan névrosée, étouffante et manipulatrice,
prête à tout pour voir sa fille devenir une star - la jeune femme, en dépit de
ses traumatismes liés à des violences familiales et à des abus psychologiques,
est devenue en 1965 une actrice magnétique au jeu intense et une figure
emblématique d’Hollywood. Ses rôles, entre soumission, transgression et rébellion,
entreront ainsi fréquemment en résonance, avec sa volonté d’exister, sur et en
dehors des plateaux : ainsi Daisy, Deanie, mais aussi Judy, mal aimée par
son père (Rebel Without a Cause, Nicholas Ray, 1955), Maria, (le même
prénom que sa mère, cela ne s’invente pas !) exposée à la vindicte d’un baron
du bétail (The Burning Hills, Stuart Heisler, 1956) ou encore une autre Maria
(décidément), la Juliette des Sharks, obligée de vivre clandestinement son
amour pour Tony, le Roméo des Jets (West Side Story, Robert Wise, 1961)
seront autant d’incarnations parfois tragiques, souvent vulnérables, mais toujours romantiques
et passionnées d’elle-même. Son destin funeste - son corps fut retrouvé noyé en
1981 dans des circonstances jamais élucidées à proximité de son yacht amarré près
de l’île de Catalina en Californie – n’en est que plus perturbant. Elle avait
43 ans.




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