
Très influencés par le film
noir et les romans hardboiled de Dashiell Hammett, James M. Cain,
Raymond Chandler ou Jim Thompson, les frères Coen mettent en scène dans leur
premier film, Blood Simple (1984), un
détective privé qui n’a rien d’un Philip Marlowe ou d’un Sam Spade. Le point
commun de ces deux derniers, sur les écrans surtout et outre le fait qu’Humphrey
Bogart leur a prêté ses traits, est d’abord qu’on les reconnaît au premier coup
d’œil : vêtus d’un imperméable et d’un chapeau mou, ils affichent cette
désinvolture et cet air désabusé de ceux qui n’attendent plus grand-chose de la
nature humaine. Durs à cuire, buveurs de whisky, fumeurs impénitents, indépendants
d’esprit, ils gardent au cours de leurs enquêtes, et en dépit du monde
interlope dans lequel ils évoluent, un sens du devoir et de la justice qui les
honore. Mais avec le détective privé Loren Visser (M. Emmet Walsh absolument génial, à gauche dans l’image),
nonchalamment accoudé sur la portière de sa voiture, la fratrie Coen nous
entraîne, pour mieux tordre le cou aux conventions, dans une autre dimension.
Prenons tout d’abord son apparence. Avec son
stetson en paille, son costume jaune nicotine et son léger embonpoint au niveau
de la ceinture abdominale, Visser marque de manière durable notre rétine. Sa
tenue vestimentaire, déclaration de mode audacieuse révélant un souci manifeste
de soi, permet d’en dire beaucoup sur lui, d’autant plus qu’il est le seul
protagoniste du film à porter ce type d’accessoires. Il ne se départit par
exemple que rarement de ce couvre-chef, sauf pour s’éventer ou pour passer la
tête sous une fenêtre à guillotine. Ce chapeau, style éleveur de bétail, percé
de petits trous sur le pourtour de sa calotte afin de maintenir son
propriétaire au frais, est le meilleur moyen tant pour
lutter contre les fortes chaleurs du Texas que pour souligner un caractère trempé
et aventureux, un individualisme forcené, typique du Far West d’autrefois. N’a-t-il
pas dit pendant le générique d’ouverture, en voix off et traînante :
« Ce que je connais, c’est le Texas. Et ici, vous êtes livré à vous-même »?
Visser appartient sans contredit à une culture où rien n’est certain à part le
découpage à la tronçonneuse, le pétrole et les serpents à sonnette d’une part,
et l’allégeance à une terre violemment convoitée autrefois par les Comanches,
les Espagnols, les Mexicains puis les Américains d’autre part. Comme pour
contredire cette première approche très couleur locale, le détective, en lieu
et place de la chemise western, du bolo tie et des santiags, préfère
le costume, la cravate et les chaussures, comme un suprême outrage à l’élégance
généralement de mise en ces contrées. Le costume, avec sa veste qu’il ne
boutonne jamais et son pantalon taille basse, aussi visible qu’un canari au
milieu d’un essaim de mouches, est un modèle d’excentricité, une apothéose
monochrome du prêt-à-porter décalé. Mais
ne nous y trompons pas : derrière cette allure débonnaire se cache un
individu totalement amoral, retors et violent, une violence qui a pour métastase
cette « cirrhose de l’âme » dont parle Jim Thompson à propos de son serial
killer Clinton Brown. Visser a rendez-vous à
cet instant avec Julian Marty (Dan Hedaya, à droite dans l’image), le propriétaire
d’un bar miteux, qui va lui proposer pour dix mille dollars de tuer sa femme
adultère et son amant. À l’opposé du private eye traditionnel, notre
détective privé a cette fâcheuse tendance à se gondoler en toute occasion, mais
avec un rire qui hésite entre le ricanement sardonique d’une hyène flairant une
proie ou le hennissement d’un cheval attendant sa dose de saccharose. En
perpétuelle sudation, Visser est très amène et enjoué en surface mais
impitoyable et calculateur en profondeur, donc parfaitement apte, en bon
sociopathe, à jouer un double jeu et en conséquence à rester plutôt éloigné des
bas de plafond dont les Coen vont se faire une spécialité. Dans la continuité de
son rôle de Earl Frank, l’agent de probation sournois chargé de surveiller un
ex-détenu (Dustin Hoffman) qu’il a génialement interprété dans le méconnu Straight
Time (Ulu Grosbard, 1978), M. Emmet Walsh fait de son personnage visqueux un
ange exterminateur, un agent du chaos et de la corruption semant la mort sur
son passage, tout en étant capable de rire aux éclats lorsqu’il voit la sienne
arriver. En lui, les frères Coen posent les prémices d’un archétype de gredin
appelé à contaminer une grande partie de leur filmographie, de Charlie Meadows
(John Goodman dans Barton Fink, 1991) à Anton Chigurh (Javier Bardem
dans No Country for Old Men, 2007) en passant par Gaear Grimsrud (Peter
Stormare dans Fargo, 1996) ou le shérif Cooley (Daniel von Bargen dans O
Brother, Where Art Thou?, 2000).
Quand on est un flingueur de la pire espèce,
on peut tout se permettre, et surtout rouler dans cet espace rural texan avec
une voiture qui nous éloigne des standards motorisés que l’on croise
habituellement sur ces routes. Au pays des pickup trucks et des berlines
rageuses déversant de la musique country assourdissante, sa Volkswagen « coccinelle »
– aux États-Unis, elle porte plutôt le surnom de beetle, le scarabée –, qui
a manifestement subi les altérations du temps, détonne. Nous sommes très loin
de la Diamond T 201 de Sonny Crawford (Timothy Bottoms) errant dans les rues
d’Anarene, une ville pétrolière du Lone Star State (The Last Picture Show,
Peter Bogdanovich, 1971), ou de la Dodge Ramcharger 1983 de Jack Benteen (Nick
Nolte) roulant dans la poussière d’une petite ville de la frontière avec le
Mexique (Extreme Prejudice, Walter Hill, 1987). Manifestement notre
détective privé n’est pas sensible à ces carrosseries et encore moins à ces
cylindrées. Hors du temps, hors des normes, la Volkswagen gris anthracite de Visser
singularise donc bien son propriétaire, au même titre que ses vêtements, en
remettant en cause cette fusion quasi charnelle entre l’homo americanus
et l’automobile. Celle-ci, symbole suprême de liberté et de réussite sociale, est forcément massive, dotée d’un moteur robuste et
teintée d’un soupçon de folie, ou élancée, élégante et romantique, en somme, un
objet que l’on finit inévitablement par investir affectivement. Dans ce cas de
figure, la Volkswagen ne peut jouer que petit bras. Il s’agit surtout d’une
marque étrangère que les locaux ne prisent guère, au contraire des frères Coen
qui remettront d’ailleurs le couvert avec cette marque allemande, en faisant
conduire à nouveau ce modèle par un détective privé dans The Big Lebowski (1998).
Je reconnais, pour ne pas être taxé de mauvaise foi, que la « coccinelle » peut
être utilisée ailleurs dans le cinéma américain, comme celle, du même jaune que
le costume de notre détective, conduite par Jack Torrance (Jack Nicholson) à
travers les montagnes du Colorado, en direction de l’hôtel Overlook (The
Shining, Stanley Kubrick, 1980) ou encore celle de Annie Hall (Diane
Keaton) tanguant et zigzaguant comme un bateau ivre dans les rues de New York (Annie
Hall, Woody Allen, 1977). Mais il est vrai que nous sommes dans ce dernier
exemple très loin, dans tous les sens du terme, du Texas. En dépit de la
peinture élimée bien visible sur son toit dodu et d’une rouille
particulièrement entreprenante, cette voiture permet néanmoins à Visser de se
déplacer sur ces routes s’étendant à perte de vue, bordées de derricks, de
drive-in désaffectés et de nature sauvage, ou d’attendre la nuit sur le
bas-côté de la chaussée, moteur en marche, phares allumés, telle une menace à
côté de laquelle même la devise « Don’t Mess with Texas » de cet État
particulièrement amical et accueillant, bien visible sur les panneaux routiers,
apparaît bien inoffensive. Une contrée tellement accueillante qu’il faudra attendre No Country for Old Men (2007)
pour que notre fratrie accepte d’y remettre les pieds.
Nous l’avons bien compris, Joel et Ethan Coen,
dont l’esprit facétieux est dès leur premier film déjà présent, aiment prendre
le contrepied de nos certitudes sur le détective privé, son style et sa
signature. Ce mélange de personnages excentriques, de violence et d’humour
macabre marque une date dans l’histoire du film noir en emblématisant, au début
des années 1980, une nouvelle variation, une nouvelle distanciation qui
n’empêche pas par ailleurs le film de fonctionner dans l’appartenance à un
genre très codifié. Alors que les Philip Marlowe les plus récents, interprétés
par Elliott Gould dans The Long Goodbye de Robert Altman (1973) ou
Robert Mitchum dans Farewell, My Lovely de Dick Richards (1975), restent
toujours dignes et vulnérables parce qu’accessibles au doute, Visser, lui, avec
ses certitudes, son absence intégrale de morale et de principes, se rapproche
davantage du tueur à gages que du détective privé. Mais c’est son style que je
retiens surtout : ce costume deux-pièces
à la texture phosphorescente et ce chapeau de cowboy aux bords très relevés sont
aussi iconiques que la coiffure exotique et baroque d’un Anton Chigurh, et j’ai
là quelque difficulté à comprendre comment ils ne se sont pas transformés en
costume d’Halloween !