mercredi 27 novembre 2024

Le discours sur l'Histoire au présent chez Patrice Chéreau


La lumière froide et blafarde de l’aube éclaire un terrain vague jonché de cadavres. Le ciel bas et tourmenté recouvre comme un linceul la scène macabre. Ces corps suppliciés et désarticulés, en partie dénudés, charroyés à l’extérieur de Paris, puis déversés dans des fosses communes, sont des protestants massacrés dans la capitale du 24 au 26 août 1572 au cours de la Saint-Barthélemy. Pendant une semaine gorgée de sang et de larmes, une barbarie sans nom se déchaîne dans les rues de la cité, puis dans d’autres villes jusqu’au 30 août, contre tous ceux et toutes celles, sans distinction d’âge, qui ont eu le tort de se convertir aux idées de la Réforme. Le mur qui dissimule l’horizon bloque notre vision pour nous forcer à regarder, au premier plan, cette terre de France prête à avaler, telle la gueule d’enfer de Moloch, ces dépouilles vomies par la haine catholique. Rangés pour certains les uns sur les autres, pour d’autres encore les uns contre les autres, mais le plus souvent enchevêtrés dans un amoncellement de chairs inertes mais encore tièdes, les corps matérialisent le carnage, le meurtre de masse. Comme si nous la sentions, une odeur morbide embaume l’atmosphère étouffante encore chargée des cris de la veille, de la panique qui s’est emparée de ces huguenots pris d’effroi qui cherchaient, en vain, à fuir des hordes lourdement armées. Ce terrain vague est un univers de désolation et de silence, qui nous est pourtant étrangement familier, déjà vu en d’autres temps, replié sur lui-même, espace étrange d’une fatalité pas si singulière que cela. Dans La reine Margot (1994), un film inspiré du roman éponyme d’Alexandre Dumas (1845), Patrice Chéreau n’hésite pas à aborder frontalement et explicitement les violences des guerres de religion opposant les catholiques aux protestants de 1562 à 1598. Ce n’est pas la France de l’esprit de Montaigne et de la culture de la Renaissance que nous montre le réalisateur, mais bien celle de la cruauté, du fanatisme et de l’intolérance. 

Un univers étrangement familier, disais-je. En renvoyant la Saint-Barthélemy, clairement assimilée à un pogrom, aux charniers du camp d’extermination nazi de Bergen-Belsen, Patrice Chéreau nous dit que le massacre des protestants préfigure les génocides à venir, arménien, juif et cambodgien. Dans la Saint-Barthélemy, il y a donc Deir ez-Zor, Auschwitz et Tuol Sleng[1], comme si l’Histoire n’était qu’un éternel recommencement, une mise en accusation de l’homme toujours capable du pire. Une même réalité, encore plus proche de nous, résonne aussi comme un écho sinistre à l’orgie de sang et de meurtres de 1572 :  au moment où sort le film au Festival de Cannes, du 12 au 23 mai 1994, sur un autre continent, le génocide des Tutsis a commencé depuis le mois d’avril, rattrapant de manière prophétique le point de vue particulièrement pessimiste du réalisateur, sans oublier, pendant toute la durée du tournage, les violences et l’épuration ethnique perpétrées depuis 1991 par les Serbes contre les Bosniaques. Patrice Chéreau a affirmé que ce qui l’intéressait en reconstruisant dans La reine Margot ces scènes particulièrement brutales, « c’était cette sauvagerie, cette capacité d’être finalement incroyablement actuel, comme peut l’être un texte de Shakespeare ou de Marlowe. C’est finalement une sorte de barbarie très primitive et très proche de nous[2]». Ces anachronismes et cette subjectivité revendiqués par Chéreau – et la critique lui a reconnu cette posture créatrice – montrent ses interrogations politiques et sociales sur son époque, sur un présent qu’il ne cherche pas à maintenir à distance. Son exigence n’est pas celle d’un historien, qu’il n’a jamais voulu être, mais bien de celle d’un cinéaste, d’un auteur qui sélectionne dans l’Histoire ce qui peut nourrir son œuvre. Reconstituer le passé, ou tout au moins la vision qu’il en a, lui permet donc de dire que le temps de la réalisation d’un film est un second temps historique à prendre en compte. C’est cette sédimentation, cette exploration de ces temporalités qui sont à l’œuvre dans cette séquence et tout au long du film. Entre fureur et ténèbres, l’horreur de la répression catholique – les historiens évoquent de dix mille à trente mille morts à Paris et dans toute la France – génère, en effet, une insécurité fondamentale, une inquiétude que l’éloignement de la période décrite – le règne de Charles IX – n’apaise en aucun cas. Pour Chéreau, le fanatisme religieux, la sauvagerie et la puissance des passions aveugles n’appartiennent à aucune époque en particulier, mais à toutes. 

Resté longtemps dans la clandestinité de la mémoire, probablement en raison de son caractère fratricide, le massacre de la Saint-Barthélemy peine à être représenté à l’écran. Aux États-Unis, David W. Griffith s’en était emparé en 1916 dans Intolerance, mais il faudra attendre 1954 pour qu’en France, Jean Dréville dans La reine Margot[3] montre, en quelques plans audacieux pour l’époque, les atrocités de ces journées funestes. Mais la violence et la noirceur du film de Chéreau (qui s’était déjà emparé de ce sujet en mettant en scène en 1972 au Théâtre national populaire de Villeurbanne Le massacre à Paris du dramaturge anglais Christopher Marlowe) resteront sans véritable postérité, à l’exception notable de La princesse de Montpensier (2010), film dans lequel Bertrand Tavernier décrit à son tour et sans ménagement, mais de manière moins sanglante, cette déferlante tragique. Si l’image est devenue selon la formule de Marc Ferro un agent de l’Histoire[4], ne doutons pas que ce plan - à l’instar du célèbre et saisissant tableau du Massacre de la Saint- Barthélemy, réalisé entre 1572 et 1584 par un peintre protestant survivant, François Dubois - contribue à ce que nous ne doutions jamais de ce que l’homme peut faire à son semblable.

 



[1] Deir ez-Zor est un camp de concentration contrôlé par les Turcs dans lequel ont été déportés et assassinés des milliers d’Arméniens. Tuol Sleng est une école primaire de Phnom Penh transformée par les Khmers rouges en lieu de détention où furent emprisonnés et assassinés 18 000 Cambodgiens entre 1975 et 1979.

[2] Cité dans Chéreau : Pour La reine Margot, le modèle n’était pas l’histoire mais plutôt le Parrain de Coppola, Les Nuits de France Culture, 8 octobre 2023.

[3] C’est aussi le titre de deux autres films, difficilement visibles aujourd’hui, réalisés respectivement par Camille de Morlhon (1910) et Henri Desfontaines (1914).

[4] Marc Ferro, Cinéma et histoire, Gallimard, 1993, p. 109.






samedi 16 novembre 2024

La mort du rêve américain

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Une banlieue bien ordonnée et parfaitement fonctionnelle, comme il en existe tant aux États-Unis, s’étend le long des arabesques d’asphalte qui n’en finissent pas, à perte de vue, de dévorer l’espace (photogramme 1). Nous sommes en Floride, près d’Orlando. Ignorant les notions de centre et de périphérie, cet étalement urbain à l’architecture horizontale, où personne ne marche et où rien ne se fait sans voiture, est typique du modèle résidentiel américain. Composée de maisons individuelles, de pelouses soigneusement tondues, de piscines dont l’eau miroitante invite à la détente absolue, de palissades blanches délimitant des aires de jeu pour les enfants et d’une voiture (voire deux ou trois) dans chaque garage, la banlieue véhicule cette idée qu’elle est infailliblement synonyme de bonheur domestique, un bonheur indissociable du rêve américain. Au-dessus de ces habitations, nous devinons une immensité de ciel, forcément bleu, forcément immaculé, un ciel indissociable du soleil qui brille ici toute l’année ou presque. 

Mais derrière ces baies vitrées, derrière cette tranquillité apparente se joue tout à fait autre chose. En 2010, ces banlieues ont des allures de boulevard des illusions perdues : suite à la crise financière et immobilière de 2008, le rêve s’est transformé en cauchemar pour des milliers de propriétaires aux abois, incapables de payer leurs emprunts. Au-dessus de ce monde en perdition, Dennis Nash (Andrew Garfield à droite du photogramme 2) regarde à travers la verrière d’un hélicoptère cet océan urbain, autant absorbé par ce qu’il prépare, que par ses souvenirs. Il était encore, il y a peu, un ouvrier du bâtiment qui, face à la pénurie de maisons à construire, s’était retrouvé incapable d’honorer ses paiements hypothécaires. Expulsé sans préavis de son domicile par un agent immobilier sans scrupules, Rick Carver (Michael Shannon à gauche du photogramme 2), il choisit d’accepter le pacte faustien que celui-ci lui propose : gérer son parc immobilier et le seconder dans l’expulsion des propriétaires en rupture de paiement. Mais, non contents d’émettre des mises en demeure, ils dépouillent aussi les maisons de leurs appareils électro-ménagers, pompes de piscine et systèmes de climatisation pour mieux les réclamer aux assurances et les remettre en place pour revendre le tout au meilleur prix aux banquiers-propriétaires. Toutefois, en dépit de l’argent qui commence à couler à flots, Dennis n’arrive pas à se défaire de ce trouble intérieur, de cette souffrance d’infliger à d’autres ce qu’il a lui-même connu. Sur son visage, les yeux mi-clos et les lèvres serrées, avec cet air de chien battu dont il n’arrive pas à se départir, se lit toute l’ambiguïté tragique qui est la sienne, une ambiguïté consciente, assumée puisqu’il capitalise sur le malheur des autres, tout en arborant une mine compassionnelle, souvent d’ailleurs non feinte. Cherche-t-il ainsi à cautériser son propre désespoir pour garder cette humanité qui fait défaut à son mentor ? À côté de lui, gardé à distance par une faible profondeur de champ, ce dernier, en tant que sociopathe bouffi de vanité et de cynisme, aussi impitoyable que machiavélique, reste indifférent à ces états d’âme, aussi à l’aise dans ces eaux troubles qu’un grand requin blanc au large des côtes de la Floride. 

De All that Heaven Knows (Douglas Sirk, 1955) à Suburbicon (George Clooney, 2017) en passant par The Swimmer (Frank Perry, 1968), American Beauty (Sam Mendes, 1999) ou Little Children (Todd Field, 2006), la banlieue a toujours inspiré les cinéastes qui y voient, quelles que soient les époques, un terreau idéal pour allégoriser les fissures sociales et les angoisses des classes moyennes, en apparence satisfaites d’elles-mêmes, qui ne manquent pas derrière ce décor pimpant. Virgin Suicides (Sofia Coppola, 1999) est peut-être le film le plus percutant avec le suicide de cinq sœurs préférant mourir que de vivre jusqu’à l’étouffement au sein d’une famille aussi conventionnelle que répressive. Mais, dans 99 Homes (Ramin Bahrani, 2014), ces milliers de propriétaires doivent faire face non pas à une fêlure intérieure, mais à une hydre d’autant plus implacable qu’elle apparaît insaisissable : un capitalisme rapace fait de prêts toxiques, de bulles spéculatives, de hausse des taux d’intérêt … et de profiteurs.