« J’aimais beaucoup les
Wheeler. Un peu farfelus à mon goût, un peu névrosés. J’avoue qu’ils étaient
souvent désagréables, à plus d’un titre. D’ailleurs, la petite maison s’est mal
vendue, parce qu’ils l’avaient terriblement négligée. Fenêtres gondolées, cave
humide, gribouillis sur les murs, poignées et tuyauteries encrassées…» dit
Helen (Kathy Bates, photogramme 1) à son mari Howard Givings (Richard Easton,
photogramme 2) dans la dernière séquence de Revolutionary Road (Sam
Mendes, 2008).
Dans les États-Unis des
années 50, la vie de banlieue a les atours d’un cauchemar éveillé. Bien
confortablement assise dans un sofa, caressant mécaniquement son chien, Helen discourt,
médit, potine sur ses anciens voisins. Agente immobilière, elle s’était liée
d’amitié avec le couple Frank et April Wheeler (Leonardo DiCaprio et Kate
Winslet) auquel elle avait vendu une maison dans une banlieue tranquille du
Connecticut. Fascinée par ces jeunes gens en apparence parfaits et épanouis en
lesquels elle voyait l’incarnation accomplie du rêve américain, elle n’avait
pas hésité à les fréquenter et à s’inviter chez eux à de nombreuses reprises en
compagnie de son mari et de leur fils mentalement perturbé. Helen considérait
les Wheeler comme des personnes exceptionnelles, promises à un brillant avenir.
Mais elle ne voyait que le côté pile de cette cellule familiale extérieurement
sans histoires. L’envers du décor apparaît nettement plus désenchanté : la
monotonie du travail de bureau de Frank, l’échec artistique d’April se rêvant actrice
de théâtre, une banlieue asthénique, un quotidien aliéné par la routine de la
vie domestique, une vie conjugale anémiée, des rencontres adultérines et finalement
un avortement qui coûtera la vie d’April et le déménagement de Frank.
En face d’Helen, Howard lit
tranquillement son journal, assis dans un fauteuil. Après lui avoir rappelé
qu’elle aimait beaucoup les Wheeler et ne supportant plus son bavardage, il porte
la main dans la poche de sa chemise pour baisser lentement le volume du microphone
relié à sa prothèse auditive jusqu’à ce qu’un silence complet, lourd mais assourdissant,
s’installe dans l’image. La bande-son désormais muette laisse alors toute sa
place à Howard que la caméra de Mendes filme dans un lent travelling avant. Le
visage impassible du vieil homme exprime alors un malaise intérieur, un sentiment
autant de pitié que d’aversion vis-à-vis de son épouse hypocrite et fielleuse qui
ne réalise pas que l’échec du couple Wheeler fait aussi écho au sien. Les
Givings sont, de la même manière, un couple emprisonné dans un conformisme
insidieux et une grisaille consumériste, un couple piégé dans un mariage devenu
un fardeau. Ils font « comme si » et lui tout particulièrement. Ses yeux fixes et
froids témoignent de sa résignation, de son enlisement dans les habitudes d’une
vie devenue ordinaire. Demain sera un autre jour, toujours le même, encore et
encore, et peu importe puisque de toute façon il n’attend plus rien. Le silence
aidant, peut-être rêve-t-il à ce moment où il n’était pas encore vieux, où il
voyait des horizons qui vibraient, avec des éclats chatoyants qu’il colorait à
son gré. Mais non, il ne rêve plus depuis longtemps, et particulièrement plus de
son épouse, ou alors peut-être quelques fois, par inadvertance ou effraction,
mais d’Helen avant leur mariage, il y a si longtemps quand il y avait encore du
soleil.
Après American Beauty
(1999) et sur le même ton que Sophia Coppola (Virgin Suicides (1999),
Sam Mendes approfondit sa vision désespérée d’une classe moyenne américaine
sous anxiolytique. L’obsession du statut social, les tensions entre le
changement et la sécurité matérielle, les destins prédestinés de chacun, comme
si tout était écrit d’avance, sont au cœur de son film. La révolution dans Revolutionary
Road est toujours vouée à l’échec. Il ne reste alors qu’une frustration
amère d’où suintent l’ennui et le désespoir.



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