Dans la composition de cette
image extraite de Crime Wave (André de Toth, 1953), un spectateur
inattentif passerait à côté de l’essentiel. Les quatre personnages au premier
plan sont en train d’organiser le hold-up d’une banque et leur fuite à bord
d’un avion. Le chef du gang, Doc Penny (Ted De Corsia) est assis au centre de
l’image. C’est lui qui donne les directives et qui indique sur une carte la
route à suivre. À gauche de l’image, Ben Hastings (Charles Buchinsky, futur
Bronson), un comparse violent et libidineux est debout face à Steve Lacey (Gene
Nelson), un ancien truand entraîné, malgré lui, dans l’aventure. Très
légèrement en retrait, l’homme à la casquette, Zenner (Jim Hayward), celui qui sera chargé de couper
l’électricité de la banque le moment venu, regarde par-dessus l’épaule de Doc. Tous
les trois écoutent attentivement la parole du caïd. Pourtant, entre Ben et Doc,
dans cette ouverture crée par la mise en scène et le placement des personnages
dans le plan, notre regard est littéralement hypnotisé par la présence
hautement magnétique du cinquième personnage du groupe : Johnny Haslett
(Timothy Carey),
Filmé dans la profondeur de
champ, légèrement flou, assis à même le sol et appuyé contre une porte, c’est
bien Johnny qui vampirise la scène. Le gangster fume cigarette sur cigarette en
faisant des ronds avec la fumée tout en donnant l’impression d’être indifférent
à l’enjeu principal de la réunion. Avec sa tête de vautour, ses paupières
tombant sur des yeux cernés, son regard halluciné et tout son visage déformé
par un rictus quasi permanent découvrant deux rangées de dents si serrées qu’on
pourrait les entendre grincer, il donne l’impression de sortir, sous acide,
d’un asile d’aliénés. De Toth joue avec l’excentricité du personnage et lui
donne une crédibilité terrifiante, inversement proportionnelle à la durée de sa
présence dans le film (il ne sera même pas crédité au générique). Penchant la
tête en arrière, intervenant de manière anarchique dans la discussion de ses
comparses, il incarne un psychopathe particulièrement odieux, imprévisible et bouillonnant
d’une violence manifeste qui ne demande qu’à exploser. La tension dramatique de
la scène provient donc, non pas de la préparation du casse, mais bien de ce que
Johnny est capable de faire à tout instant, particulièrement à la femme de
Steve, Ellen (Phyllis Kirk), enfermée dans la pièce à côté et qu’il n’a cessé depuis
le début de la séquence de dévorer des yeux d’un air concupiscent.
À la manière d’un Orson Welles
ou d’un William Wyler, André de Toth travaille la profondeur de champ en
mettant en valeur ce qui se déroule dans la totalité du cadre. Premier plan et
arrière-plan sont ainsi naturellement liés. Si l’action s’inscrit dès lors dans
une continuité narrative permettant ainsi d’éviter les coupes, celle-ci permet
aussi d’établir – ou pas – une hiérarchie entre tous les protagonistes. Et à
cette aune, Johnny, avec la complicité du réalisateur, emporte tout. Il n’y a dans
l’image que Timothy Carey, un Timothy Carey qui domine les autres acteurs et qui
se fera par ailleurs une spécialité de ce type de dur à cuire. Sa filmographie
regorge de personnages impossibles à oublier : le videur de la maison
close de Salinas dans East of Eden (Elia Kazan, 1955), le tireur d’élite
dans The Killing (Stanley Kubrick, 1956), le soldat au mental déficient
dans Paths of Glory (toujours Stanley Kubrick, 1957) ou encore le pilier
de bar à la mèche rebelle dans One-Eyed Jacks (Marlon Brando, 1961). Tout
un pédigrée.


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